– Isabelle Bielecki – poésies –


Remarquer un changement …


Remarquer un changement
Dans la couleur des arbres
Et se dire :
Leur miroir est le ciel
Il fait grise mine
*
Ramasser
Les dernières pommes
Et se dire :
En dépit de tous les livres sacrés
Le ver est toujours dans le fruit
*
Rêver
D’un feu de bois
Et se dire :
Il brûlera la forêt
De mes tourments inutiles
*
Avec le retour du froid                                           x
Attraper un rhume
Et se dire:
Pèlerinage annuel
des mouchoirs en papier
*
Retrouver dans une armoire
Un album de photos de famille
Et se dire :
Que suis-je devenue
Pour narguer leur sommeil ?

En voiture …

En voiture
Compter les nuages
Et leur dire :
Patchwork
Pour mon ciel de lit
 
Hésiter devant
Un feu rouge
Et se dire :
Combien d’interdits à enfreindre
Pour se croire libre ?
 
Sur la route des vacances
Croiser des éoliennes
Et se dire :
La nuit elles broient du noir
De leurs longues dents blanches
 
Par mauvais temps
Marcher le long de la mer
Et lui dire :
Avec tout ce sable dans les yeux
Moi aussi j’en pleurerais
 
Ramasser dans l’herbe
Une plume
Et se dire :
A renaître, choisirais-je
Une vie d’oiseau ou de chat ?

Stichous en bouquet


Ces jours-ci
Voir tout en jaune
Et se dire :
Enfant j’effeuillais les marguerites jusqu’au cœur
Car j’y croyais

 
Surveiller de près
Les boutons des cerisiers du Japon
Et se dire:
Mariage en rose entre le vent
Et la jeune fille en fleur qui rêve en moi
 

Se perdre dans un hôtel
En cherchant sa chambre
Et se dire:
Ce couloir m’est comme une tige
Chaque porte cache une fleur en bouton ou fanée

 
Ces jours-ci
Souffrir de l’isolement
Et se dire :
Heureusement il y a les tulipes
Fidèles… comme les hirondelles
 

Se promener en forêt
Parmi les jacinthes et les anémones
Et se dire :
Cette nuit le ciel et la lune
Ont secoué leurs pinceaux

 
Ces jours-ci
Cueillir la première pivoine
Et lui dire :
Sur un kimono ou dans mon vase
Tu es l’égérie de toutes les opulentes
 

Ces jours-ci
Photographier des iris jaunes
Et se dire :
Le soleil s’est amouraché
D’un marécage

Isabelle Bielecki

L’eau

Regarde l’eau couler en toi
Non pas le sang les larmes
La bile la morve ou l’urine
Mais l’eau dont tu es fait
À quatre-vingt pourcent
Celle qui court rebondit arrache
Entraîne tout sur son passage
L’eau qui charrie ta vie
Car tu es torrent tu es marée
Fluide liquide en mouvement
Qui court en boucle qui joue
Dans chaque parcelle sous ta peau
Eau jusque dans ton cerveau
Naufragé de tes pensées
 
Laisse ton eau y pénétrer
Emporter ta douleur d’exister
 
Vois tes déchirures flottent
Se brisent dans des tourbillons
Tu ne sais sur quels cailloux
Mais qu’importe laisse l’eau passer
Suivre sa pente regarde-la rouler
Ne cherche pas à canaliser
Tous les cours d’eau de ton histoire
Toutes les flaques réunies
Elle est la joyeuse farandole
Qui traverse de part en part
Tes vallons et ta plaine
Tes collines et tes monts
Ils te regardent dévaler
Car tu cours et rebondis
Jusqu’au bord de l’infini
 
Tout comme l’eau de la rivière
Sous ta fenêtre vive argentée
Brillante et grondante
Filant joyeuse sous les ponts
Tout comme l’eau sur ta tête
Hier le jour d’avant
Ricochant sur tes vêtements
Bue sous tes pieds par la terre
Béante troublante de désir
Tout comme la mer qui attend
Etale jusqu’à l’horizon
Et déjà en toi

Isabelle Bielecki

Elle est là …

Elle est là …
 
Pluie émaillée de neige
Cousue de duvet blanc
Mouillée à la plume fine
Hachurée de sucre fondant
 
Marshmallows pour les petits
Leur bouche ouverte dans la cour
 
Étrennes de janvier pour les mendiants
Linceul des sans-abris
 
Treillis de combat des pies
Contre les corneilles va-t’en guerre
 
Édredon maigrichon de mon enfance
Rangé dans un tiroir de l’oubli
 
Voile de mariée transie
À la lisière du petit bois tendre
 
Paupière du ciel sur l’étang
Au regard hérissé de ronces
 
Pelisse effilochée de l’hiver
Achetée en soldes aux puces
 
Poussière de nuages endimanchés
Serrés à l’office des matines
 
Et moi devant ma page blanche
Sous une chiche lampe de néon
J’attends l’inspiration
En regardant tomber la neige

Isabelle Bielecki
Janvier 2021

S’arrêter…..

S’arrêter
Devant de hauts peupliers
Et leur dire :
Je vous y prends
À chatouiller le ventre des nuages

S’abriter…..

S’abriter de la pluie
Sous un cerisier en fleurs
Et se dire :
Dragées roses
Pour printemps nouveau-né

Je traîne mes épines…..

Je traîne mes épines
Ces longues rapières
Pour me faire peur
En croisant quelque miroir
Ou une flaque d’eau

Une goutte de sang….

Une goutte de sang
Perle à chaque épine
Née non de la blessure
D’un animal ou d’un quidam
Elle suinte de l’intérieur