-Alain Henry – Poésies –


Cadenas

sur le pont des Arts
et ailleurs
sur des grilles
à Rome, à Séoul, à Singapour
des cadenas
des cadenas d’amour
 
verrouiller l’amour
se rassurer
peur de l’avenir
l’amour change
besoin de certain
 
mais tu le sais
si tu fermes la porte
il faut que je sorte
prison
rime avec évasion
 
l’amour fleurit
dans le fortuit
dans l’imprévu
la liberté
dans les menottes
il grelotte
 
des cadenas
on en voit aussi
sur une grille
au parvis
des Droits de l’Homme
au Troca
 
Droits de l’homme
et de la femme
de s’enfermer
de s’emprisonner
 
un cadenas
pour t’empêcher
de me quitter
même si je te frappe
même si je te trompe
 
des cadenas
aussi à Bruxelles
aux grilles
du Manneken-Pis
ceux-là
je les adore
ils rouillent
sous le jet
du petit ket

Mimosa

j’ai oublié de rentrer le mimosa
il a gelé cette nuit
j’aurais du le savoir
le rentrer, le protéger
c’était ma responsabilité
il n’y peut rien le mimosa
si je l’ai mis en pot
dans ce pays froid
 
si je l’avais abrité,
j’aurais brisé la toile d’araignée
qui le relie au mur
l’araignée s’en serait sortie
tandis que le mimosa
va-t-il survivre ?
ai-je failli à mon devoir
prendre soin des êtres
de la vie qui dépend de moi ?
 
oui je sais, on peut discuter
une plante est-elle un être ?
je n’y crois guère
mais c’est la vie !
et celle-là en tout cas
elle dépend de moi
 
Je ne peux pas soigner tous les malheurs du monde
mais ce mimosa
je pouvais
la guerre à l’autre bout de la Terre
ou même pas si loin que ça
la violence dans ma ville
y puis-je quelque chose ?
peut-être un peu
car, au fond, je profite du système
alors que tant d’autres
le système
il les écrase
il les domine
il les exploite
 
mais je ne sais pas quoi faire
sauf
prendre soin de ce qui m’entoure
ce mimosa
les réfugiés dans mon village
un ami dans la peine
un frère humain dans la détresse
l’amour qui emplit de bonheur mon quotidien
 
je n’ai pas pris soin du mimosa
ce n’est peut-être pas si grave
il est trop tôt pour savoir
s’il va mourir
ou fleurir
ses feuilles sont encore vertes
je pourrais me bercer d’illusion
tu vois bien qu’il est encore vivant
mais peut-être pas
nos actes ont parfois
des conséquences
qui dépassent notre vision immédiate
lointaines, dans l’espace et dans le temps
les mines de coltan où meurent des enfants
les plages inondées de pétrole
le mimosa qui va mourir
peut-être
 
en plus, il n’allait déjà pas très bien
il n’était sans doute pas assez fort pour survivre
ce n’est pas un drame s’il meurt
c’est comme laisser mourir les malades et les vieux
on ne peut pas l’accepter
prendre soin du mimosa
des faibles
des éclopés, des pauvres, des vieux
nourrir l’amour
c’est peut-être ça le sens de la vie
 
ce soir en tout cas
je rentre le mimosa

mars 2022

2022

je vous souhaite
de réaliser
tous ces rêves
soi-disant impossibles
 
la paix sur Terre
éradiquer la misère
 
et puis, à l’improvisade,
des roses sans épines
le Galibier ou le Tourmalet en monocycle
danser sur sa tête
marcher sur la Lune
courir dans les nuages
s’abreuver au feu d’un volcan
 
pour les rêves raisonnables
à vous de voir
sans oublier
de viser l’étoile
tout au loin

note : « à l’improvisade », Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte I, Scène IV.

Abécédaire allitératif :
animaux admissibles à l’anéantissement

Âne d’Afrique agonisant,
Bonobo bientôt béatifié,
Condor de Californie coincé entre Charybde et sa copine,
Dodo dodu ou décharné, mais disparu,
Éléphants et échidnés, éventuellement éteints pour l’éternité,
Fieffés fantômes de félins, feulant face à leur fin flagrante,
Gorilles, guettés par les guerres à gogo,
Hommes, oh, obtusément odieux,
Hippopotame, immortel ? idée inepte,
Jubarte joufflue, jaugée, jugée, jetée,
Kiwi, kiki aux cocos trop colossaux,
Légendaires lémuriens de la luxuriante Madagascar,
Mammouths momifiés,
Narval noyé ? non, nettoyé !
Orang-outan, oblitéré, oublié,
Pangolin, persécuté pour promouvoir la puissance de pitoyables play-boy prétentieux,
Quagga, qui nous a quitté,
Rhinocéros, refroidi pour son recherché renifloir en relief,
Silure, celui-ci, sans souci,
Tatou tué, trucidé, trafiqué,
Urubus , urne des urinations urbaines,
Vigogne virevoltante, visée vigoureusement pour sa vêture,
Wapiti, où est-il ?
Xérus expirant, expédié,
Yack sauvage, y en a-t-il encore ?
Zibeline zigouillée.

Trois haïkus de Noël


première neige –
la vieille attifée
comme un sapin de Noël
 
sur le sapin de Noël
la toile d’araignée
d’Halloween
 
branche secouée
soudain la neige
dans mes cheveux
 
Vert
 
Vert
porte malheur
il paraît
 
Pourtant vert
c’est la vie
le bois vert
pas le bois mort
 
Vert
la chlorophylle
poumon de la planète
panneau solaire de la nature
toute vie sur Terre en dépend
est-ce que la vie porte malheur ?
 
Vert
c’est la nature apaisante
nos parcs et nos bois
indispensables
sinon pourquoi
les fleurs au balcon
les plantes en pot de nos salons?
 
Est-ce la nature domestiquée
apprivoisée
bonsaïsée
qui nous porte malheur ?
 
Est-ce la forêt vierge
profonde
sauvage
lieu de toutes nos peurs
les ombres, les loups, les bandits
la glaise humide de notre inconscient
irez-vous l’explorer ?
à vos risque et périls
mais quels trésors y sont cachés
non, ce n’est pas cela qui nous porte malheur
mais peut-être
sa destruction ?
 
Vert
c’est la vie
un gri-gri
un talisman
porte-bonheur

A quoi bon écrire un poème ?


À quoi bon écrire un poème
puisque tout périra ?
à quoi bon, si le monde doit disparaître
dans le feu nucléaire
ou l’effet de serre
à quoi bon, si rien n’est éternel
 
À quoi bon
aligner des mots
cadencer les sons
mélanger les sens
écrire ce poème ?
Que pourrais-je ajouter
à Hugo, à Rimbaud ?
 
Qui le lira, qui le chantera ?
Mais alors, ces mots
les hurler dans la rue
les tagger sur un mur
les poster sur un blog
les murmurer à mon oreiller, à mon doudou ?
 
À quoi bon écrire ce poème
ne me dit pas
que c’est l’espoir
d’un moment de gloire ?
 
À quoi bon ?
Pour quoi faire ?
Nourrir les affamés
combattre l’injustice
éveiller les consciences
raisonner les idiots ?
 
À quoi bon écrire ce poème ?
Mais pour l’étincelle, pour la flamme, pour l’incendie !
Bon sang, pour l’élan, l’envol, l’ivresse, l’extase !
le contact avec l’infini
le feu qui renaît sous les cendres
l’envol du phénix
le bonheur de trouver le bon mot
 
Un lever de soleil dans la brume
un seul regard qui s’allume
voilà pourquoi

Rouge

Rouge
le feu, le sang
est-il une couleur plus ambivalente ?
 
incendies ou braises du foyer
blessure béante ou énergie qui circule
fruit mûr ou poison
 
l’être humain est ainsi fait
qu’il joue avec le feu
 
désir ou interdit ?
 
toujours
en équilibre
sur le fil
 
amour ou enfer ?
 
sans savoir de quel côté
il va tomber

Chasseur

L’homme moderne
d’une main son téléphone
de l’autre
les clés de sa Maserati
il revient de la chasse
au petit déjeuner
de sa bouche
pend
un lambeau
de pain au chocolat

Quelques haïkus

confinement –
tous ces voyages
en ultra HD
 
enfermé –
trop de chaînes
à la télé
 
épater les amis –
le double salto arrière
de la crêpe
 
dissimuler
les bouteilles vides –
toute sa fierté
 
ses cheveux assortis
à son polo –
rose
 
balade vespérale –
perdu dans les gazouillis
le bip d’un texto
 
la chambre d’hôtel
soudain plus gaie –
son mot dans la valise
 
balade du soir –
au rythme de mes pas
les volets se ferment
 
vernissage –
la beauté
des malheurs du monde
 
méditation
longue de 300 km –
trajet de nuit

Blanc

Blanc
tout est possible
 
le noir enferme
le blanc ouvre
tellement qu’il paralyse
 
neige, brouillard et soleil
white-out absolu
plus aucune sensation
tellement que je n’ose plus avancer
 
j’en viendrais presque à aimer la nuit et ses cauchemars
les insomnies
donnez-moi une veilleuse, une loupiotte, une allumette
 
je veux voir ton visage mon amour
tu es si pâle au milieu de la nuit

Rire

La dernière fois que j’ai ri aux éclats
ça devait être une blague de ma copine
saugrenue
et monumentale
 
je me roulais par terre
impossible de s’arrêter
 
dès la moindre accalmie
un mot d’elle jeu
un regard        étincelle
un geste          rappel
et je repartais de plus belle
 
je riais aux éclats
et chaque éclat
comme un éclair
embrasait les sombres humeurs du monde

Alain Henry, mars 2021