– Philippe Leuckx – Poésies –


Tard, il se fait tard …

Tard, il se fait tard, et la solitude est à nos portes, comme la guerre.
Parfois, le temps de regarder au dehors, et les vitres brisées ne reflètent plus rien, qu’une sombre désolation.
Le ciel toujours de traîne, d’un hiver violent sans ébauche de printemps.
A Lviv, à Kiev, ailleurs, on s’assure que l’enfant sera protégé des balles, des obus, des bombes.
L’espérance ce baume des innocents.
*
Tard, il se fait tard, dans l’Europe qui était près de sombrer, mais qu’avive aujourd’hui ce ressaut de la résistance, peut-être que tout n’est pas perdu.
Dans toutes les rues Zelensky du monde, des voix osent, se remparent, quelqu’un bronche qui jusque-là se terrait, se taisait. Une journaliste russe hisse la vérité sur un panneau cruel qui va décider de son sort.
Parfois l’espoir remue comme un chiot fragile.
Parfois, dans l’ombre qui tombe, juste un éclat procède de la bonté.
*
Tard, il se fait tard , mais un bretteur de scène, qui faisait rire, est devenu un homme avec son poids de courage, de force et de conviction. Un petit être devenu un géant pour son peuple, le poussant au meilleur, au plus dur de sa condition.
Parfois, le cœur des hommes délivre des perles. A Kiev. Ailleurs.
*
peut-être que les mères refuseront
de voir leur enfant mort sous la bombe
voudront conserver la belle image vivante
au beau temps de la paix splendide
quand tout était debout dans l’ordre
de la beauté sans murs brisés sans corps
disloqués au coeur des foyers
parfois le ciel est triste d’accumuler
les visages sans vie sages dans leur linceul
on entend quelque part une chansonnette
que de jeunes enfants répètent à l’envi
pour un air de fête

(Fragments inédits de « Une rampe de lumière »)

Ce Fragile Chemin des Choses

On cherche un peu de lumière
dans les travées
au vitrail de la vie
on travaille à mieux se voir
on suit des murs des puits
on grimpe des chagrins des cols
on s’embarrasse d’un rien de fatigue
 
Dans le soir qui vient couvrir
les murs d’une lumière de taupe
l’air s’écroule et les mots
n’ont presque plus de poids
contre la fenêtre
la patience contrevient
la solitude s’ancre au ciel sombre
 
Parfois on tend le visage
à qui peut comprendre
ce peu à saisir
ce fragile chemin des choses
imparfaites
que la main caresse
distraitement
parfois le visage se retire
de lui-même sans port
où s’attacher
 
On s’est trompé de rue de ville de vie
On a couru tant de visages
et gardé si peu au fond
Parfois la tristesse n’est qu’une bonde
On entrevoit les précipices les délices
On s’égare sans fard
On en revient
comme à la vitre épuisée tarie
 
Samedi ordinaire
Un chien jappe sa détresse
dans la rue qu’émiette son cri
Nous sommes souvent ce chien
laissé à sa simple solitude
dans le grisé des jours
 
On ne sait jamais ce que l’attente
nous réserve
Le jour tisse quelques frontières
de murs et de lumières
On reste là béant et nu
Parfois le poème taille
dans le vif
Parfois la peau cède
Pourtant le chemin mène.

Philippe Leuckx