février 8

– Nicole Farber-Muls – Poésies –

LES PAPILLONS NOIRS

Il était une fois un roi débonnaire, populaire et constitutionnel, dans un pays opulent et insolent.
Le roi aimait enfourcher sa moto, filer dans la campagne et, lorsqu’il ne pleuvait pas, qu’il n’avait pas plu et qu’il n’allait pas pleuvoir, c’est-à-dire par beau temps, il s’adonnait à la chasse aux papillons.
Des papillons, dans les champs, il y en avait des rouges comme les coquelicots, des jaunes comme le miel et le blé au soleil, des noirs comme les nuits sans lune et les jours de deuil national. Ils étaient rares et précieux, hôtes adorés de ce pays béni des dieux. Au Nord, régnaient les nuages et les moulins à vent accrochaient leurs élytres aux strato-cumulus, tant le ciel était bas sur les plaines. Lorsque le vent sifflait, on devinait la mer.
Au sud, où des lambeaux de brume s’accrochaient volontiers à l’angle des vallées et la pluie était plus abondante, luisaient des rivières que battaient les roues de moulins lourds. L’eau jaillissait sous les dents d’acier en cascades fraîches et cadencées. Lorsque le vent soufflait, si l’on fermait les yeux, on entendait le cœur des vieux sapins craquer.
Au Nord, les ruisseaux serpentaient entre les haies d’arbres penchés, bossus et renfrognés comme des poings serrés sur la moisson engrangée. Au Sud, les canaux coulaient sans hâte entre les rangées de peupliers fiers et frémissants, pareils aux bataillons de jeunes recrues le 21 juillet. Au Nord, les moulins broyaient le grain de quatre céréales alimentant les meuneries de blé, d’épeautre, de seigle et d’avoine. On y trouvait la farine la plus fine du monde. Au Sud, la force des grandes roues alimentait des meuneries, des forges, et des brasseries où fermentait la bière la plus blonde et la plus mousseuse du monde. Au Centre et en d’autres régions, mal définies, les moulins bas et les moulins hauts s’entremêlaient dans le paysage, dangereusement, le long d’une frontière imaginaire. Au Nord ; il y avait la mer et les plages dorées où atterrissaient, à marée basse, dans les filets des enfants, des conques musicales et les crevettes les plus roses du monde.
 
Au Sud, entre les forêts bleues, à la frayeur des écureuils, courait une sorte de long circuit de trains électriques aux lacis incomparables, attirant les joueurs du monde entier, suscitant la fierté des autochtones. Partout, de la mer aux cimes du pays profond, les papillons réjouissaient les poètes et les savants pour leur rareté et leur beauté.
Or, chaque année, pour la fête nationale, l’Assemblée du peuple octroyait au Roi une dotation destinée à nourrir ses sujets de joyeuse manière.
 
Le roi, gourmand comme tous ses concitoyens, raffolait de la pâtisserie et mit au menu la tarte aux pommes cannelle. On couvrit donc les tréteaux dressés sous les tentes imperméables du Parc Royal de larges « roues de charrettes » aux pommes chaudes, croquantes, sortant des meilleurs fours. Les effluves épicés qui chatouillaient les narines royales et celles des citoyens eurent tôt fait d’en irriter beaucoup. Dans ce pays savoureux, au climat généreux, où les pivoines poussaient aussi bien que les haricots, on était en mal de tracas.
Gens du Nord enrageaient, défendant les pommes aux raisins roux et à la crème pâtissière, recette peu prisée par Gens du Sud.
On adopta aussitôt des accents vexés et survoltés, des poses révolutionnaires, voire républicaines.
La rage et le choléra gagnèrent les organes de presse. En trois mois à peine, la gourmandise fut damnée et le pays par terre.
Les pommes pourrirent sur les arbres. La farine moisit dans les sacs. Les moulins se grippèrent.
 
La bière ne coula plus. Meuniers, forgeons, sucriers et brasseurs allèrent grossir les rangs, maigres jusqu’ici, des chômeurs. Au bord du divorce, on déprima.
Le roi ne perdit pas la tête, car il était débonnaire et quelque peu républicain, mais sa couronne pencha dangereusement sur le côté, droit disaient les uns, gauche disaient les autres.
Des nuées de papillons noirs couvrirent les campagnes et le monarque plongea dans un hiver de tristesse. C’est alors qu’un certain Evraerd T’Serclaes, héros légendaire, s’il en fut, descendit de son socle, son chien sur les talons, entra dans l’hémicycle des harangues et des empoignades et prononça un discours qui fit date. Cet aristocrate populaire poussa le Conseil des ministres, réuni de nuit et en secret dans un château sans nom, à trancher le nœud gordien. On opta pour la tarte au sucre dans la fièvre et l’insomnie. Les moulins se remirent à moudre et à battre l’eau vive et le vent. Cette fois, le pays se rassasierait dans l’union et la force. Le roi enfourcha sa moto et retourna à ses chasses poétiques. Et, le 21 juillet, en un pays si beau que les dieux furent jaloux, les papillons défilèrent au-dessus de la tribune royale, en escadrilles des trois couleurs, en nombre égal. Sa Majesté, en tenue de commandant en chef des bataillons de coléoptères, était entourée de sa Dame en capeline rose et du Grand Valet de la Cour, toujours au garde-à-vous.
Il n’avait pas de Fou. Les fous étaient partout.
On chicana sur la couleur du sucre, dorée ou brune ; peu importait la douceur des tartes. La chienlit ronchonnante autant qu’irréductible, gagna les esprits, des replis du pays au-devant de la rue, décidée tailler aux papillons noirs des lendemains qui chantent.
Des ombres brunes sortirent du tombeau et battirent le pavé des villes au pas de l’oie. Mais des buissons les plus cachés et les plus épineux, le roi, parce qu’il avait l’œil aiguisé telle l’âme débonnaire, vit s’échapper des papillons blancs. C’était il y a longtemps, longtemps, au pays de la pluie et du vent.
 
Conte drolatique et patriotique, dédié au « Belge sortant du tombeau ».

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