octobre 2

– LAFFUT – poésies –


❈❈❈❈❈❈❈❈❈❈❈❈ Séance du 16-09-17 ❈❈❈❈❈❈❈❈❈❈❈❈

Avant

Avant,
Sous un ciel bienveillant, je marchais sur un sol ferme et souple.
 
Mais ça, c’était avant,
Avant le vent.
 
Avant,
dans le village, chacun avait sa place, son rôle.
Le boucher vendait de la viande et le curé vendait des illusions.
Le cordonnier réparait les chaussures et le docteur réparait les corps.
L’instituteur instituait et l’agriculteur agricultait.
  
Et moi, j’étais le fou du village.
Simplet …
Ils m’appelaient.
 
Ils m’aimaient.
Ils m’aimaient tous.
 
Tous ils s’aimaient.
Même si chacun médisait de chacun
quand il avait tourné le dos.
Mais ils s’aimaient quand même.
 
Puis est venu le vent.
 
Nous avions l’habitude du vent.
Notre village, situé sur une colline, était souvent sous le vent ;
Les grands arbres plantés dans les champs arrêtaient les vents faibles,
Mais les vents forts nous obligeaient parfois à rester dans nos maisons.
Ce n’était jamais grave.
Il n’y avait jamais de dégâts importants.
 
Mais cette fois-là …
 
Le vent n’était pas plus fort que d’habitude,
Mais il dura longtemps.
Des jours et des nuits, il avait hurlé au-dessus de nos têtes.
On s’était mis à ne plus croire au silence.
On s’était mis, après plusieurs semaines, à croire cela normal, définitif.
 
Alors les premiers signes sont apparus.
 
Le curé a accusé les filles de mauvaise vie, d’être responsables du vent : punition de Dieu ;
il a rempli son confessionnal.
L’instituteur a commencé par expliquer scientifiquement ce vent,
puis il a consulté le docteur.
Le boucher a lancé ses viandes aux chiens errants.
Le cordonnier s’est planté son alêne dans la main.
Les agriculteurs n’agricultaient plus, ils priaient.
La femme du garde champêtre
(qui est aussi la maîtresse du maïeur)
a été retrouvée nue à l’arrêt du bus.
Elle chantait des chansons paillardes.
 
Et moi, je me suis pris à réfléchir.
 
Deux mois plus tard, dans le village, tout le monde était fou ;
ils se sont mis à se détester et à se battre.
Tous, sauf moi.
 
Moi, les brumes qui voyageaient dans ma tête s’accrochaient au souffle du vent et s’évanouissaient.
 
Alors, ils ne m’ont plus aimé.
 
Je dois partir, vivre ici n’est plus possible.
Serai-je heureux ailleurs ?
Je vais tout perdre : ceux qui m’aimaient, me nourrissaient, m’abritaient ;
mais ils ne m’aiment plus.
Je vais perdre le vert des champs d’avoine au printemps,
l’odeur de la rivière dans la forêt magique,
l’accueillant tapis de feuilles mortes en automne.
Et le sourire de la femme du docteur.
 
Je dois partir.
 
Ailleurs, retrouverai-je les chants d’oiseaux ?
 

Extrait du recueil d’impromptus :
« Celui qui dessine sur le sable ».
Autoédition BOOKELIS 2017

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