septembre 29

– Jean-Louis Van Durme – Poésies –

Extraits de «Vivre ». ( 7 Paragraphes )

Et tenter une incursion dans le réel et réorganiser les formes du lieu. Et peser la lumière de chaque objet jusqu’à retrouver l’équilibre. Et se sauver de l’abandon. Masquer l’anxiété d’un coup de dés et relier toute chose au parfum rassurant d’une phrase. Et cette fois sans tomber. Depuis les rives épuisées du consentement, au seuil du corps et sans avoir à le toucher. Et rejoindre l’espace et lui ouvrir un passage. Tu ne pourras pas te quitter, jamais tu ne pourras céder au chaos. Tu construis un monde déficient qui piétine dans la précarité et se rassure dans l’illusion d’une constance.
*
Chaque matin au réveil je me réjouis du temps qu’il fait. Quand ce n’est pas encore le jour et que la nuit fini. Quand irréelle la conscience croit en sa propre fin. Ne se souviens de rien. Et s’invente une autre dignité. Chaque matin je demande mon chemin au temps. D’une voix silencieuse et qui tarde à venir. Depuis la fenêtre qu’appareille le vide. Depuis la fenêtre du ciel et les nuages broyés. Chaque matin, je m’étonne d’être toujours en vie, à contempler le voyage et déserter l’évidence. Pour que chaque matin je parvienne à me lever.
*
On m’avait pourtant appris à vivre et à dresser la table et demander pardon. On m’avait ordonné de me taire et d’attendre patiemment. On m’avait offert l’inaccessible et forcer ses regrets. On m’avait demandé de comprendre ce que je ne comprends pas. Et on a ri tous ensemble quand j’ai levé les bras. D’une odeur absente de poussière, on m’a félicité. Puis on m’a laissé là, patiemment et tondre le temps sans plus me parler. Alors, épuisant mon oreiller de mille danses de tête et n’en pouvant plus de m’étouffer, je leur ai montré qu’à force de plaire, la moindre des choses, vraiment la moindre des choses eut été de m’oublier.
*
J’arrive au bout du temps et de ses habitudes. Et rassembler d’avantage de livres et encore plus de silences. Et ne plus croire en rien de peur d’effrayer l’univers. Et laisser l’ignorant accomplir des merveilles. Pour sans attendre glisser dans l’éloignement. Et pour s’étendre sans fin dans le rien et ne laisser de traces que les mots. Où serais-je si je n’avais pas cette absence ? Où seraient passés mes rêves si tu n’avais pas existé ? Et trouver des mots au milieu des mots, comme ça et sans savoir pourquoi. Et affronter les monologues. Pour moins d’obscurité et par nécessité de soudoyer l’intolérable. J’arrive au bout du temps et de la tranquillité, là où je ne suis encore jamais allé.
*
J’écarte toutes les possibilités. L’être est à l’absolu ce que le temps est à la gravité. Jusqu’à la commissure d’une ombre et
retenu dans l’espace. Deux faisceaux de lumière se croisent et réfléchissent leur destin. Comme à une possibilité de revenir aux origines. Dans une fraction inattendue du réel. Et à la limite de l’obscurité. L’hiver est insalubre et s’ancre au plus profond de la nuit. Peut-être un jour me faudra-t-il le rejoindre. Peut-être un jour et peut-être sans peine. Et souriant encore d’un air confus. Et brillant encore d’un éclat plus vif. Depuis le tout premier instant et pour tous ceux à venir. D’un royaume inachevé et perdu sur une île. Sur ces rochers fracassés par les vents et que comble l’inconnu.
*
Aujourd’hui, j’ai peur, j’ai perdu l’harmonie. L’incommensurable m’intercepte à la gorge. Le temps resserre mes poings et m’écarte du vivant. Je convulse entre un état de stabilité éphémère et celui d’une anxiété transitoire. Entre l’incertitude du devenir et le confinement des mots qui n’en finit pas. Ma seule ivresse est mon clavier et sa dépendance en recouvre toute ma vue. Je loue les mots à la sourde rumeur de mes ancêtres et leur dois désormais toute ma vie. Comment peut-on aimer la neige et avoir si peur de son implacable hostilité ? Le haut du ciel court dans ma tête et celui d’en bas tremble de froid. Un nid vient de frapper la branche d’un arbre, je l’entends voler en éclats.
*
Le vide plane autour de mon cœur et tel un ennemi me coupe le chemin. Mais l’ennemi a la peau dure et chante ses mensonges aux refrains du poète. J’ai perdu l’amitié des
hommes et perdu leur cruauté. D’un ennemi de chair, j’ai choisi le divin. Le plus dur à circonscrire et le plus réel. Le vide plane sur mon cœur et tel un ennemi passe son chemin. Sans un mot de réconfort et vide le chemin. Pour ce cœur immobile consolé des montagnes et qui tranche la gorge aux ténèbres tranquilles. Comme un mauvais temps qui cingle entre les lignes et assombrit la lune d’un mirage écarlate.

Alors, qui peut se tenir…

Alors, qui peut se tenir au-delà de ses mots ? Qui peut se
soustraire de la matière de ses propres origines et réécrire sa
part de solide à l’univers ? S’il y a bien une chose de la vie sur
laquelle je voudrais m’étendre, ce serait un regard posé sur
l’océan. Pas juste un regard compatissant qui accepterait la
distance, mais un regard qui viendrait avec le vent et qui
engloberait le corps de la tête aux pieds et rendrait ma liberté.
Un regard qui ne ferait pas de moi quelqu’un de réel, mais qui
partagerait son innocence en toute tranquillité avec les éléments
fondateurs de la vie. Comme une entité qui se poserait
naturellement sur les choses et qui n’aurait pas à se sauver
d’elle-même.
 
( Extrait de « Vivre » )

Alors aide-moi à arrêter le temps…

Alors aide-moi à arrêter le temps,
lorsque tard je veille sur la nuit
et que rampe sous mes pieds l’insolence des plus forts.
 
Ici la fin, l’arrêt, l’interdiction,
chaque part de conscience se mangera désormais seul.
 
Les mots sont à l’arrêt,
l’orthographe peine à survivre.
 
L’audace plonge dans l’abîme et trace dans son sillage
les quelques vers d’une dernière volonté.
 
Pour tout cet air qui ne sert plus à personne
et que ravalent des lèvres inversées.
 
Ce matin mon coeur s’est noyé dans l’eau froide
et n’a pas tenu à réapparaître.
 
Comme ce grain de beauté dans le haut de ton front
qui lui aussi a rejoint les étoiles.
 
Alors aide-moi à rattraper le temps
lorsque tard je veille sur la nuit
et que rampe sous mes pieds l’insolence des plus forts.
 
( Extrait de « l’immensité du mieux » )

C’était donc cela !…

 
C’était donc cela !
 
J’écris pour rester parmi toi et faire tomber les mots aux pieds
de l’apaisement.
 
Comme pour tranquilliser le manque et délivrer le ciel de ce temps orageux.
 
C’est donc cela qui arrive après le manque !
 
Une douce atmosphère de déjà vu
n’a pas pris le temps de se renouveler.
 
Il me faudra des étoiles pour t’oublier.
 
Un poème qui n’a pas encore été inventé
s’essuie chaque matin sur un sentiment clair.
 
Tu veux devenir poète dis-tu ?
 

Alors habitue-toi à la douce folie,
aux regards de traverse,
aux silences prolongés,
et garde un ami ou deux de confiance
pour compter parmi les hommes. 
Pour toi qui t’agenouilles devant les airs envoûtant
que conditionnent les mots d’un intarissable désir

 
et qui dans un semblant d’infinité t’accroches
aux vallées généreuses de la liberté.
 

J’emprunte une lumière que le temps ignore. 

 
Une situation pour acquise
se charge de démentir le corps d’une blessure.
 
Si je n’avais l’exil il ne me resterait que la folie.
 
L’effort ne garantit rien au voyageur solitaire.
 
Une vague sentinelle me le rappelle fermement.
 
Ce matin les mots s’élancent depuis l’autre versant de mon inquiétude et se remettent à danser.
 
Ainsi je me souviendrai de celui tant espéré qui ne revint
que dans les rêves.
 
Les possibilités du temps sont immenses.
 
L’hiver n’est plus très loin.

Qu’ai-je fait pour que le temps…

Qu’ai-je fait pour que le temps
m’exile à ce point de moi-même ?
 
Ce soir les mots s’effondrent dans mon coeur
et versent dans le spectre du silence.
 
Dis-moi, pourquoi ai-je oublié de parler ?
 
Pourquoi les mots m’ont quitté et se sont empressés
de désigner le rien.
 
Que redoute leur temporalité et sur quoi s’exercent-ils ?
 
Chacun part emportant comme il peut
les débris de mots étoilés.
 
Nous ne sommes que de passage dis-tu !
Et comme tu as raison, et comme j’ai eu tort de croire en l’infini. 
 
Le destin des mots est incertain dis-tu !
 
Il paraît même que certains ont le pouvoir de l’oubli.
 
Comme celui qu’emprunte l’indifférence
et défait quelque chose de moi.
 
Quand un mot choisi de s’isoler et ignore sa solitude.
 
Ha comme j’aimerais qu’ils se serrent encore contre moi
et dessinent mes peurs !
 
Tu sais, quand je remplissais une page sans me soucier du temps que prenaient les verbes. Ou quand encore dans le pli d’une phrase je glissais des mots tremblant d’affection.
 
Pour tous ces mots qui dansaient en bordure des grands lacs.
 
Quand dans un éclat de rire
nous retenions l’herbe d’une main
et croisions le regard complice de la lune.

C’était au mois de septembre…

C’était au mois de septembre,
J’entendais des voix se parler au-dessus de la rivière.
 
Des voix chuchotant dans le vent.
 
Des voix verticales et interminables,
amusées même
et dont je sentais la douceur effleurer mon visage.
 
Des voix de la tête aux pieds
qui se racontaient des histoires d’enfants d’hommes
qu’il ne fallait sous aucun prétexte révéler.

La forêt est le résultat…

La forêt est le résultat d’un combat sur sa propre forme
et ne sort de son espace que pour se border d’oiseaux libres.
 
Son visage se répand sur le dos de la lumière
et s’abrite dans le corps d’une ébauche.
 
       Ce qui manque c’est l’exact écart entre ta voix et l’instant.
 
J’ai vu des forêts fabriquer des ciels immenses
afin de s’échapper.
 
Et engloutir des nuages entiers afin de se cacher.
 
   Jusqu’à imiter cette feuille légère qui cherche encore à te sauver.
 
Comme il fait bon sous un arbre quand il neige, quand les mots se réchauffent et rappellent au poète que tout ce qui est loin s’apaise en un poème.


Á chacun son enveloppe et à chacun ses mots,
du moment que nos secrets se lisent à l’abri du vent.  

La plupart du temps les forêts se cachent,
elles sont ainsi faites.
 
Parfois au détour d’un arbre il me prend l’envie de courir
et me jeter dans tes bras.


Parfois nous remplaçons l’infini par l’impossible,
et parfois nous courons