mars 11

– Hilda Van Eyck – poésies –

Impressions

Je suis
dans cette ville
laide
industrielle
aux usines rouges
abandonnées
à la nature éventrée
Belfast la dure
 
Les mouettes crient
« piou-piou »
le petit port se devine
 
Des familles se prélassent
dans les parcs
Je déguste un navarin d’agneau
au Café Parisien
En face, la pompeuse bâtisse
de l’Hôtel de Ville
À la terrasse , une armée de chômeurs
un verre dans le nez
 
Sous cette façade tranquille
couve la haine des politiques de l’île voisine…
 
Les mouettes « piou-piou »
s’en moquent
éperdument

Météo

Il pleut il pleut bergère
Rentre tes noirs moutons
Après le joli mois de mai
Voici venir l’orage
Voilà l’éclair qui luit
C’est le joli mois de juin.
 
Quel climat.
 
Enfin, c’est bon
pour la nappe phréatique.

Impressions

Une brume improbable
imprègne
la cathédrale verte
de mon jardin.
Les arbres tremblottent
de froid,
l’écorce mouillée jusqu’à l’os.
L’herbe pousse
les buissons sont
ses moustaches vertes.
Les maisons inertes
lentement rongées
par l’humide saison
résistent encore.

Actualités

On a enfin vu
la photo lumineuse
d’un trou noir.
Où passent les étoiles
englouties ?
 
Les grands de ce monde
s’agitent
comme des maracas
en des mains invisibles.
 
Mon arbre
aux feuilles fidèles
résiste de toute
sa verdeur.
 
À Pâques
le volcan irlandais
se réveille
et c’en est fini
de la Féerie Cingalaise
 
La vie est
un trou noir
qui nous happera tous.
La parole résiste.

Avril 2019

L’érable chandelier…

L’érable chandelier
dans la douceur du soleil
des oiseaux chantent
en février…
 
Enfin la lumière
le semblant d’hiver
déjà oublié
l’infime couche de neige
évanouie dans mes rêves
 
Les très jeunes
tambourinent les rues
les politiques discutent
et se chamaillent
ne serait- il pas déjà un peu tard ?
 
L’eau monte
la Hollande a peur
l’Australie brûle
la nature est inexorable
Kyrie eleison

Bruxelles

Il y a très longtemps
les requins embusqués
remuaient algues et coquillages
le sable s’établit pour toujours
Après des glaciations
la Senne traverse d’immondes marécages
En des temps incertains
une vaste salle en bois surgit
de ce remugle glauque
Une ville est bâtie
avec églises, tours, flèches
et édifices gothiques
en dentelle de pierres
Guerres et pestes, guerres et pestes
Tout est démoli ; tout est reconstruit
Inondations de la Senne – cloaque
fièvres, épidémies, moult tribulations
Ducs perdant leur palais en flamme
Comtes perdant leur tête en place publique
Toujours le peuple reste goguenard
Saint Michel transperce le dragon
Un petit bonhomme tout nu
pisse dans une fontaine
Nul ne le domptera
La plus belle place du monde
aux proportions inimitables,
tel un parfait lotus,
émerge de la vase du Marais

Impressions

Pas un souffle
Pas un bruit
Le silence des arbres
Quelques vagues nuages passent
 
L’hiver est là
L’érable aux branches pelées
Implore le ciel immobile :
Que le soleil revienne !
 
Les mouettes se poursuivent
L’herbe est toujours verte
Le gel s’installe la nuit
 
Le silence est opaque
Épais
Total
 
Tout est parfait

Les feuilles…

Les feuilles
disparues
Les arbres
orphelins
Les nuées grises
La nature
boude
Le froid
s’installe
Un peu de pluie
Du vent
piquant
Le soleil est loin
L’obscurité
s’avance
La solitude
totale
Il faut
Tenir

L’érable…

L’érable
Boule d’or
Soleil figé
Caviar orange flamboyant
Feuilles à peine frémissantes
 
L’érable
Toujours doré
Un peu plus décrépi
Belle tristesse
Feuilles brunes tombées sur l’herbe verte
 
Moi, l’érable
Déplumée, vieille et fragile
Je suis encore debout
Mes feuilles-poèmes
S’envolent rougeoyantes.

Nul n’est maître de son corps

Mal de mer sur le plancher des vaches !
Ma chambre tangue
Rester couchée
Être assise
Se mettre debout
Rien n’est sûr
Le médecin tâtonne
La nausée monte
Le taxi se fait attendre
La foule à l’urgence
J’attends cinq heures
Si, si, cela s’appelle Urgence
Je m’enfonce dans l’oubli
 
À minuit, j’enfonce mon doigt sur mon nez
On secoue mon corps
Des débris de petits cristaux
Perturbent mon oreille interne
Nul ne sait d’où ils viennent
Il me faudra des massages vestibulaires
 
Je suis victime de débris
De neutrinos de bosons de Higgs
Ô Einstein
Je nage
Je fais naufrage
Dans le monde de la physique quantique !
C’est très désagréable…

Élégie

Elle va partir en d’autres mains
la vieille maison de ma grand-mère.
 
Un siècle d’histoires, de rires
et de cris, de galopades et de musique.
 
Une solide bâtisse
que ni guerres, ni tremblements de terre
n’ont su ébranler.
 
Cette grande maison majestueuse
haute et svelte
hantée de souvenirs
de générations devenues fantômes.
 
Elle est vidée de ses meubles
et de sa substance.
 
Un grand silence y règne désormais
écrasé par la canicule.
 
Elle va partir en d’autres mains
la belle maison de ma grand-mère.

Songe

La nuit
je suis la reine des cauchemars
je foudroie
les arbres pliés par les vents
je vogue dans une barque de verre
vers de lointaines plaines de verdure
je maîtrise la magie
des chevaux écarlates
je règne dans le palais de cristal
nul ne m’entend
nul ne me voit
sur mon haut balcon blanc
 
La nuit
les nuages laiteux se poussent
dans le ciel noir
au-dessus des ruisseaux argentés
je survole les grandes vagues grises
et m’engouffre dans les cavernes calcaires
 
La nuit
je suis la reine des rubis
je porte la pourpre
des crépuscules
je suis libre comme la plume
qui tournoie
sans départ ni fin
sans début ni fin

Intemporalité

Hier,
avec un ami,
nous voyageons
au XIème siècle
au son des grandes envolées
des voix célestes
des cithares et des harpes
de Hildegard von Bingen
 
Sur le balcon
au soleil
les merles rivalisent avec elles
 
Par petites gorgées
nous dégustons
ce nectar de la Trappe
et louons ces mystiques
guérissant les pauvres de nous
qui vivent trop dans le temps
le temps compté
le temps cliquetant
de toutes nos horloges

Rêveries houleuses

Les trompettes et les cloches sonnent
La terre se refroidit
La neige au printemps
La froidure sibérienne
 
La crainte sournoise
De la guerre froide
La précarité nous lorgne
 
Je suis dans le cul-de-sac
De la vieillesse
Le monde s’agite
Toujours les menaces
Et les massacres
 
Il faut chauffer
Nos cœurs
Heureusement la musique de Bach
Dans ce monde de brute
 
Les orgues et les trompettes sonnent.

Solitude

Quelques mots maintenant sur cette page blanche
remplir la solitude foncière
de tous les êtres sans défense
 
Je suis cette mouette solitaire
jetant son cri dans le vide
 
Je suis le chien enchaîné à sa niche
pleurnichant sans caresse
 
Je suis le son de la cithare
se perdant dans le vent
 
Je suis l’orpheline virtuelle
la robe délaissée
un arbre en hiver
la grande rêvasseuse
entourée de silence
 
Mon âme est un monastère
aux songes mystérieux
aux ancêtres orfèvre et forgeron
poète et paysan, dentellière et berger
 
Il faut être seule afin que la création surgisse !

J’émerge du ventre de la nuit …

J’émerge du ventre de la nuit
Quel rêve doux-amer
Il fait encore noir
Je suis seule
L’immeuble dort
Les arbres frémissent peut-être
 
Le matin gris foncé
La neige s’agite
Les milliards de flocons
Le jardin blanc illumine la pièce
 
Je devine la terreur

des oiseaux

des automobilistes

des vieillards

forcés à la lenteur

dans ce givre verglacé

 
Je reste donc bien au chaud
Sous ma couette douillette

Prémonition.

Règne le roux de l’automne
les feuilles s’agitent dans le vent
et font leurs derniers adieux
 
La nuit la mort me rend raide
et nue assise sur une chaise
où lentement je m’affaisse
 
Des inconnus me posent sur un lit
et me préparent
je ne sens rien
peu à peu le brouillard m’environne
on me place dans un cercueil
puis le couvercle me racle
 
Je me réveille !
Ah ! Je respire, je saute du lit.
Je vis, je vis !

Je descends…

Je descends
béquille fragile
mes pieds glissent
dans la pénombre
 
Une lampe éclaire
la bave calcaire :
une stalagmite
étrange statuette
 
Des coquillages au plafond
il y a 3.600.000 ans
la mer tropicale
clapotait ici même
 
Toujours plus bas
le ru perforant la haute montagne
glougloute encore
et me dédaigne superbement
 
C’est le gouffre du temps
La grotte de Hotton.

Dolmens et menhirs…

Dolmens et menhirs
chênes centenaires
ombres sacrées
lieux de mystères
morts oubliés
silence absolu
 
Paysans peureux
suppliant les scruteurs d’étoiles
quand sommes-nous dans l’année ?
faut-il semer ou récolter ?
aurons-nous une moisson ?
sera-ce la famine ?
 
Les géomètres-astronomes tâtonnent
avec de lourdes pierres
le sentier du soleil
solstice néolithique
équinoxe de l’âge de pierre
almanach séculaire
 
Mégalithes de Wéris

Pâques

Je suis à Belfast
Pompeuse ville morte
Aux maisons baroques,
Pas grand monde,
La ville est vide.
Ces laids bâtiments industriels,
Pas la moindre magie,
Sauf le rose des cerisiers du Japon
Dans quelques rues désertes.
 
À la côte nord,
La mer est grise
La mer est bleue la mer est noire
Les îles dans le brouillard
Le temps est capricieux
Le soleil la pluie,
Mais peu importe,
Deux cents personnes écoutent
De la musique
Et de la poésie !

Impressions

Trois corneilles dans un arbre
Der Tod und das Mänschen
Schubert à la radio
Les arbres dans l’attente
De longs jours gris
froids et neigeux
L’enterrement d’un musicien
Ma mère fatiguée

Le pharmacien lent et lassé
ne trouvant pas mon médicament

Pourtant pauvres de nous, les glaces
fondent et se dissolvent
même la fosse des Mariannes est polluée

Je suis une île
une butte dans la plaine
un nuage aux étranges boursoufflures
un grand vide

Une grande rêvasseuse
Et c’est bien ainsi

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