septembre 30

– Dominique Aguessy – poésies –

La poésie est un risque…

La poésie est un risque
À prendre au pied de la lettre
Sans en faire industrie
 
Sortir de la toile d’araignée
De l’amnésie
Et sceller un parti pris
 
C’est d’abord du regard
Que nous appréhendons
Le monde
 
Où sont les prédateurs
Dissimulés
Sous la bienfaisance
 
Les masques protègent
Mais dénoncent aussi
L’incurie sans modestie
 
Femmes de l’ombre
Ou ombres de femmes
Poursuivent le rêve d’un autre

Vous ne l’aviez pas dit…

Vous ne l’aviez pas dit
Le silence le murmurait
Solo ou accompagné
 
Les rencontres un don de la vie
Un appel de l’univers
La main probable du destin
 
Vivre c’est perdre
Et dépasser la perte
De la plainte à l’éloge

Tu n’as pas prononcé…

Tu n’as pas prononcé
Les mots que j’attendais
La patience usée
L’amer prend le relai
 
Douce est la nuit
À la peine qu’elle séduit
Douce est la peine
Au murmure de minuit

Pactise avec le vent…

Pactise avec le vent
Il emporte au loin tes soucis
Sur la berge muette
Passent des revenants
 
Plume au plus près du risque
Impatiente de liberté
Prise au piège du tourment
Des rets rouges de l’indicible
 
De ce jour retient la pause
Le champ dévasté des certitudes
En ultime osmose
Avec la lenteur de l’éveil

Peu importe comment…

Peu importe comment
tombent les étiquettes
copie non conforme
la folie du monde
des modèles figés
recettes appliquées
 
est-il possible de s’affranchir
du mépris des commentaires
passé le rôle
d’élément exotique
 
je m’étonne
je m’étouffe
un point d’exclamation
me transperce la gorge
le cri aux abois
déchire la langue de bois
 
tant de doctes experts
prétendent imposer leur point de vue
nul besoin d’écouter l’autre
il suffit de parler
à sa place
confondre liberté
et lâcher sa haine aux chiens
 
à chacun sa quête
en défense du droit
d’exister à part égale
 
trop de douleurs
assaillent le quotidien
mais des contraintes du destin
nous ferons un chemin de lumière

Écrire comme on vit…

Écrire comme on vit
à petits pas
avec les peut-être
et les presque pas
les presque rien
de Jankélévitch
les incitations de Spinoza
à la recherche du bonheur
le trop plein déborde
à chaque instant
 
des mots suspendus
attendent l’atterrissages
l’ouverture d’une fenêtre
par où trouver l’air
et la mémoire des jours abandonnés

Un couple de geais…

Un couple de geais huppés
à l’orée de la prairie
un dimanche à la campagne
surpris dans leur promenade
propriétaires du paysage
guettant les frémissements de l’ombre
nous nous regardons
silencieux saisis d’admiration
pour ce présent inattendu
leur liberté nous émeut
quand ils prennent leur envol
insensibles à notre regard
aussi loin que se porte la vue
ils dessinent une aquarelle
qu’ils effacent à mesure

Le temps

– Je m’ennuie dit l’enfant
– Comme il est bon de s’ennuyer dit la mère
S’ennuyer c’est prendre le temps
de s’inventer un monde
qui n’existe pas encore
deviendra peut-être réel
à force d’en rêver
 
la peur de l’ennui conduit
à tenter de remplir le temps
comme un quelconque récipient
 
le temps échappe
à toutes les prisons
s’écoule et flamboie
devant nos yeux ébahis
impuissants à le retenir
ou même à le contrôler
 
des miracles l’habitent
surgissent et disparaissent
comme souffle de vent
le doute en lui fertile
apporte saveur ardeur ou fadeur
faisant naître le besoin
de s’aventurer vers l’inconnu
 
maître à penser de l’écriture
tyrannique parfois
mauvais joueur jamais perdant
séduisant pourtant
en son pouvoir de subversion

Connais-tu l’autre couleur…

Connais-tu l’autre couleur
de ton visage
l’autre part de toi prisonnière
des convenances
 
l’exigence de survie
impose de sortir du déni
pour accéder aux multiples sources
de la liberté
 
des voix exhumées de l’oubli
déambulent le long des rues fantômes
de villes aux noms trois fois piégés
 
délaissant l’arrogance
de détenteurs de vérités
le poète affronte l’incertitude
le doute au cœur du désir
prenant appui sur le manque
pour conquérir les territoires du rêve
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Horizons

Horizon cohabitation
avec la peur
nuages assombris des tempêtes
tout ce vacarme au-dessus de nos têtes
en même temps que tombe la nuit en plein jour
 
la hantise d’enterrer l’amour sous les décombres
d’illusions de consolation
accompagne toute pause
le corps inquiet du retour des rapaces
 
l’exil est une terre couverte de cendres
après l’incendie
et néanmoins j’en fais le limon
de mes chants
attendant l’heure assoiffée
de réparer l’horizon

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