janvier 8

– Chantal Demeter – Poésies –



Celle qu’on n’aimait pas.

Le vent à longue haleine
D’ici à l’horizon,
Compagnon de ma peine,
Vous dira ma chanson.

Combien j’aimais l’abeille
Et la fleur et l’oiseau,
Le pain dans la corbeille,
Le rire du ruisseau…

… Il pleut. Le chemin blême
Qui mène à la maison
Se plaint d’être le même
De saison en saison.

Il n’y monte personne.
Neige, soleil de plomb,
L’inaction le cantonne
A tourner seul en rond.

Je suis la fille laide,
Celle qu’on ne prend pas.
Il n’est pas de remède
A naître sans appas.

Celle que l’on brocarde
Le rire au creux des yeux,
Qui jamais ne s’attarde
Auprès des gens heureux.

Et qui se déshabille
Seule, quand il fait noir,
Dont le cœur est guenille
Et le corps éteignoir.

Qui honore la Grâce
Et chante Alléluia,
Qu’aucun homme n’embrase
Et qui ne s’aime pas.

Mais le temps se balade
Et passe l’Achéron,
Vient la grande escapade
Qui efface les dons.

Le souffle de la plaine
Qu’arrête le surplomb
N’a point trouvé de haine
Dedans mon balluchon.

J’étais la femme laide
Que l’on ne baise pas
Et qui jamais n’accède
A de tendres ébats.

J’ignore tout du nombre
Des victimes du glas,
Me suis donnée à l’ombre,
Sommeille dans son bras.

La fin du petit cheval blanc

Je suis née à la bonne étoile,
Ai vécu au fil du courant,
Aime le vent, hisse la voile
Et navigue vers le néant.

S’il vous vient de semer mes cendres,
Prenez les tons de mes vingt ans,
Arrivée aux derniers méandres
Des quatre saisons de mon temps,
Mon âme a couleur de safran.

Alice fut ma grande amie,
Aurèle mon premier amant,
L’arc-en-ciel a signé ma vie,
En a coloré les instants.

Il m’auréola de lumière,
Eut la beauté de mes ébats,
Me donna le feu de la terre
Et la force de mes combats.

S’il était roi de l’éphémère,
Il renaissait tel celui-là,
Ce phénix, bien belle chimère
Qui, après bûcher, s’envola.

Il fut donc mon ange suprême,
Bleu de ciel comme bleu de roi,
Il fut le plus beau des poèmes,
Un orfèvre de bon aloi.

°°°

Mon printemps fut le temps d’apprendre
Sur le dos, puis à deux genoux,
Sur deux pieds, oh ! Toujours dépendre,
Chou joujou bijou et caillou.

Mais le pire, ce fut l’école,
Ra –Re-Ri-Ro-Ron-Ru-Ran-Rou,
Pauvre moi, petite luciole
N’écoutant que peu ou que prou.

Mais il y avait ma grand-mère
Et son jardin aux mille fleurs
Où sommeillaient tant de mystères
Où se faufilaient tant d’odeurs.

Les œillets et les capucines,
Les bleuets et pois de senteur,
Jonquilles, glaïeuls, aubépines
Et muguets faisaient mon bonheur.

Aux fêtes des quartiers voisins,
Les tartes suivaient à la chaîne,
Grand-mère, de soir à matin,
Rêve de roi, saveur de reine,

Récurait, farinait la table,
Battait la pâte à pleine main,
L’abaissait à coups redoutables
Et nous préparait un festin.

Les mille couleurs des groseilles
Voisinaient avec l’abricot,
La pomme au parfum de cannelle,
La cerise coquelicot,

Avec myrtille et sucre blanc,
Avec prune, avec mirabelle,
Riz au lait couleur isabelle,
Avec sucre brun, tarte au flan.

Ma mère, assise au piano,
Tapait des lettres à Elise.
Ce fut un charmant quiproquo
Avant que je ne réalise

Qu’un piano n’écrivait pas.
Elle nous jouait le courage
Du cheval en mauvais état
Qui tomba au cœur d’un orage.

Puis il y avait ma grand-mère,
Fidèle à Ra-Re-Ri-Ru-Ro
Qu’il fallait bien que j’énumère
En tirade sans nul accroc.

Il fallait tous les reconnaître,
Ils allaient en méli-mélo,
Ma grand-mère était le grand-maître
Et moi je vivais le chaos.

Le ciel était couleur nuage
Ou soleil suivant le moment,
L’arc-en-ciel faisait le ménage,
Sauvait le petit cheval blanc

Mais ne changeait pas ma grand-mère,
Toute douceur, tout en labeur,
Point d’une école buissonnière,
Lire, écrire et les professeurs.

Ce fut le temps des ribambelles,
Course en sac et saute-mouton,
Des ballons et de la marelle
Et des fleurs en papier crépon.

Le temps des arbres pris d’assaut
Dans les vergers de l’insouciance,
Des compétitions d’escargots
Sur les murets de notre enfance.

Enfin naquit le temps des roses,
Belles, belles filles en fleur,
Les bourgeons en apothéose
Jeunettes en accroche-cœur.

Mais il y avait tant de livres
Chargés de puissantes couleurs
Et je m’en allais en dérive
Tout près des berges du bonheur.

Je m’en allais de page en page,
Vies de rois ou de forbans,
De vieux fous, de femmes volages,
D’esclaves ou de conquérants.

Et l’esprit toujours en voyage
Sur les ailes des goélands,
J’abordais le moindre ermitage,
Ne craignant ni vagues ni vents.

Je rimais ce monde de rêve.
J’avais traversé le miroir,
Je lisais, j’écrivais sans trêve
Colorais les ombres du soir.

Puis s’ouvrit un nouveau chemin
Et la voie de mille tendresses
Porte ouverte à mille caresses
Et ce fut le premier matin.

La rime n’est pas assez riche
Pour dire les cris de nos cœurs.
Il aurait fallu que je triche
Pour en dépeindre la saveur.

Je me souviens…comme il était
Quand il parut sur mon rivage.
L’arc-en-ciel des tiroirs secrets
Avait jeté de l’or au sable.

Lui avait mis une chemise
Mise pour sécher au jardin,
Une de ces mises qui grisent,
Il fleurait la fleur de jasmin.

Et se changea le cours des choses.
Je remisai cahiers, crayons,
Dans une cachette bien close
Dont je ne dirai pas le nom.

Icare me rognait les rêves,
Me conduisait à mon destin,
Des ailes à l’épaule frêle,
L’écharpe d’Iris à la main.

Et le temps se mit à bondir,
Plus loin toujours, toujours plus vite,
Chaque aube était une pépite,
Un bout de ciel en devenir.

Et le temps s’ajouta au temps,
Couleur carmin, couleur cerise,
Aux cris, aux rires des enfants,
Tant de joies pour tant de bêtises.

Nous mettions nos jours en musique
Mais sans toucher au piano,
Je n’en avais pas la pratique,
Je préférais les ronds dans l’eau.

Et vinrent les journées d’école.
Oh ! Pauvres petits prisonniers.
Ils rêvaient jeux et cabrioles,
Ficelés devant les cahiers.

Le calcul, ce grand hypocrite,
Rajoutait quelques tours d’écrou,
Leur laissait l’âme déconfite,
Après choux genoux et cailloux.

Ils peignaient le ciel des vacances ;
Cumulets sur sable doré.
Quand venait le temps de l’errance,
Ils jetaient le maître au bûcher.

Le monde n’avait plus de borne.
L’océan était un couloir.
De Pôle Nord à Capricorne,
La terre devenait mouchoir.

Et les petits, enfin plus grands,
Se muèrent en fiers nomades,
En amoureux de l’escapade
Sur les ailes d’oiseaux d’argent.

J’avais à peine été la mère,
Quelques années, quelques instants,
Il leur fallut une grand-mère,
Un tour ou deux sur le cadran.

Dans les traces des jours passés,
Je remis cœur en bandoulière,
Les pas de mes souliers ailés
Ainsi que mon âme légère

Apte à battre l’adversité.
Le vent ne prévient pas le sable,
Le feu brûle jusqu’au rocher,
L’eau ne contrôle pas la vague.

Je ne dirai pas les mouvances
D’un monde souvent chahuté,
Je ne veux conter que la chance
D’une bribe d’éternité.

Et que les chiffres et les lettres,
Sept et neuf, joujoux et cailloux,
Tout comme hier en amourette,
Firent naître quelques courroux.

Pardon. Je n’ai pas eu d’automne.
Pardon au maître des saisons,
J’ai toujours été la championne
Des ronds dans l’eau sous les lampions.

Et j’ai vécu d’éclats de rire.
J’avais l’âge de ces petits,
De leurs fêtes, de leurs délires
Aux portes bleues du paradis.

Je n’ai vraiment connu l’automne
Qu’en voyant le long des sentiers
Les feuilles qui s’y abandonnent
Et qui jalonnent les bourbiers.

Des feuilles couleur de départ
Mortes au vent fort de novembre,
Des ombrages en étendards
Et puis qui s’en allaient à l’amble.

Elles avaient leur chant de cygne,
Toutes, pourpre, bronze ou vieil or,
Attentives à finir dignes,
A plaire quelques jours encor.

Mais ce n’était pas mes couleurs.
J’allais à la quête aux noisettes,
A ces marrons tout en rondeur,
Aux faînes, aux noix à fossettes.

Un matin, je vis le miroir
Enfoui au fin fond des âges
Au fin fond d’un profond tiroir
Où dormait un vieil héritage.

J’ai vu l’hiver et mon visage.
Si mes cheveux n’étaient pas blancs,
J’avais passé le temps des plages
Et des ronds dans l’eau des étangs.

Demain, après-demain peut-être,
Neige, frimas, grêle, brouillard,
Je refermerai la fenêtre,
Il fera nuit, il sera tard.

Si dès lors vous prenez la piste
Pour me faire un ultime adieu,
De grâce ne soyez pas tristes,
Vêtez-vous comme gens heureux.

Et ne m’apportez pas de fleurs,
Préservez leur frêle existence.
J’emporte au cœur tant de couleurs
Et dans l’âme tant de fragrance.

Apportez-moi quelques semences
A disperser sur mon repos
Et jouez-moi de préférence,
Pour que renaisse l’âge tendre,
Quelques notes de piano,

La fin du petit cheval blanc.

La femme à Jean.

A pas menus, pas de néant
S’en va, cassée et diaphane,
Au bruit martelé de sa canne,
La vieille femme au pauvre Jean.

Lui, sommeille à la « Clé des Champs »,
Il a son voisin, sa voisine.
Elle, n’a rien et s’achemine
Du cimetière aux quatre vents.

C’est qu’il est mort y a bien longtemps.
Un homme à l’œil qui vous enjôle,
Un coup de gnôle, il était drôle
Et dansait, vous chauffait le sang.

Elle ne compte plus le temps.
Hiver, été, la belle affaire.
L’était heureux, avant la guerre
Dont il revint clopin-clopant.

Et pour toujours un air absent,
La vie à traînailler la hanche
Et d’oublier que c’est dimanche
Et n’avoir pas un sou vaillant.

Elle a trimé, la femme à Jean,
Tenté de lui briser l’écorce,
Rêvé de lui donner sa force,
Pleuré de n’avoir pas d’enfant.

Le chemin grimpe et ses rubans
Montent la butte et s’entortillent.
Le bon matin part en guenilles
Vers la maison dehors les ans.

Et s’en retourne en claudiquant
L’aïeule qui, soudain, gouaille :
« Tant qu’à penser à la mitraille,
M’en va piéger un ortolan ! »

La fille qui boite, aux yeux verts

La fille qui boite, aux yeux verts,
M’a récité un long poème,
La chanson de tout ce qu’elle aime,
De ses étés, de ses hivers.

Elle a dit la course du vent
Qui tire à lui la feuille morte
Et la malmène et puis l’emporte
Et va, et vient, dans un élan.

Les beaux chemins des matins blancs,
Les dessins de pas dans la neige,
Les flocons légers en cortège
Et l’allégresse des enfants

Qui patinent en longs rubans
Se poursuivant les uns les autres,
Qui se canardent puis se vautrent,
Bottes, bonnets, écharpes, gants.

Elle a parlé de l’océan,
De ses rouleaux plus fous que sages,
Toujours à l’assaut des rivages ;
Du goéland, du cormoran.

Des langues de feu du volcan,
D’orages, rages et tourmente,
D’avoir vu l’Etoile filante
Un bref instant, au firmament…

Elle m’a chuchoté des vers
Nourris de galops, de vacarme,
Elle n’a pas versé de larme,
La fille qui boite, aux yeux verts.

À l’autre coin du paradis.

L’amour faiblit, qu’on se le dise,
Il a connu tant de saisons,
Passé frimas, posé valise
Et vécu les contrefaçons.

J’avance les mains dans les poches,
Le soir tombe sur mon chemin.
Les heures vont et s’effilochent
Ne valent pas l’alexandrin.

Si lente passe l’existence
A rêver d’hier, d’avant-hier.
Quelques photos de prime enfance,
Belle insouciance et raisin vert.

« Un printemps à compter fleurettes… »
« L’automne fêtant Saint Martin… »
« L’été, nuit claire et bals musettes… »
« L’hiver et mon cœur gris de lin… »

« Un pré voué à pâquerette… ! »
Soudain, je me revois enfant.
Chaque matin, c’est la cueillette,
La maison veille, droit devant.

Point de loup pour croquer chevrette,
Un banc pour femmes aux tricots.
Le soleil darde sa lorgnette,
Tendresse des coquelicots.

Tu apparais à la minute
A l’autre bout du paradis
Auprès de la petite butte
Que tu descends couci-couci

Je sais bien que tu me regardes,
Du coin de l’œil, je guette aussi,
Et je traînaille et tu musardes,
Fidèles en catimini.

Nous avons l’âge de trois pommes,
Charlotte est d’ailleurs mon prénom,
Mystères et boules de gommes,
Polichinelle et mirliton.
Ce bon artiste qui crayonne,
Peynet, ne passa point par là,

Dedans le champ qui liseronne,
Aucun n’osa le premier pas.

Le temps ignore tout qui aime.
Un long camion…Tu disparus.
Partout, j’ai mené la Bohême,
Et je ne t’ai jamais revu.

Chanson des jours d’avant.

Je regardais le ciel
Tracer des lignes blanches.
Un oiseau dans les branches,
Trop rare ménestrel,

Faisait la révérence,
Tête en haut, tête en bas,
Gazouillis maestria.
Dressée en connivence,

Une fleur bleu pervenche
Dansa. Et le printemps,
Bon prince, bon enfant,
Lui laissa carte blanche.

Nymphes et chrysalides…
Il lui fit un présent,
Un papillon safran.
Oh rêves d’Hespérides…

De genêt et d’orange
Voletait un citron
Ivre d’une chanson
Que sifflait la mésange.

L’orvet déshabillé,
Abandonnant sa mue,
Gobait sans retenue

Les œufs du poulailler.
Jardins de mon enfance.
L’escargot s’engluait
Et jamais n’arrivait
A suivre la cadence.

Les hannetons des roses
Décortiquaient la fleur
Lui mangeouillaient le cœur.
Les hérissons moroses,

Comme fait la tortue,
Loin de prendre le train
Se traînaient sans entrain
Jusqu’à déconvenue.

Passait un équipage
Qui, d’un seul entrechat,
Sans remord, sans fracas,
N’en faisait pas fromage.

Dame de Recouvrance,
Oh, que tout recommence !!

A moindre frais

Elles allaient par deux, par trois,
Bras, mains, dedans les noires manches,
Pieusement, plaidant leur foi,
Les samedis et les dimanches.
Et de planton sur le parvis,

Confiserie au fond des poches,
Bradaient les clés du paradis
Bien mieux qu’en agitant fantoches.

« Sœur Jeanne, j’ai fait mon devoir »
Ne valait qu’un bout de réglisse.
« Je suis chargé de l’ostensoir »
« Ma sœur, je viens chanter l’office.»

« J’ai confessé tous mes péchés ! »
Caramels mous, boules de gomme,
Angélique et marrons glacés…
Un tricheur se paya leur pomme.

Les poches de son vieux falzar
Valaient le ciboire aux hosties.
Les sœurs battues par ce lascar
Se virent lourdées à complies

Et les jeunots qui mâchouillaient
La manne au fils de l’épicière
Eurent congé à folle enchère
A moindre frais, à moindre frais

L’AMERICAIN

L’enfance est peau de nos chagrins,
Le temps s’allonge et s’amenuise,
Et n’en fait jamais qu’à sa guise,
Il dort tranquille en nos jardins.
 
Dans un de mes livres d’école,
Dévoré cru soir et matin,
Dormaient ces vers de faribole
De l’homme qui mangea sa main.
 
Un demi-siècle ont sommeillé
Tout comme fourmis et cigales,

Ces tristes lignes cannibales
Dans les méandres du passé.

Mais avoir bu à la fontaine
Des dieux de la calamité

A ranimé, miton, mitaine,

Ce qu’on ne peut que regretter…
 
Qui était-il ? J’ai oublié…
Un jeune apprenti boucherie,
Une main réduite en charpie,
La faute au moulin à broyer…
 
Plus d’une fille en fut marrie

Sans l’avoir jamais rencontré…
Les heures passent, l’on oublie,
Les lendemains peuvent chanter…

Longtemps après, de grand matin,
Soudain, me suis-je souvenue,
Posant question bien incongrue
« A-t-on mangé l’américain ? »

Réveil chagrin

On disait de mon grand-père
« Au chant du coq dans son champ »,
Moi, l’école buissonnière,
J’y danse avec le dieu Pan…
Matin ? C’est déjà demain ?
Le vieux volet s’entrebâille,
Laisse filtrer la grisaille
Et me fait l’esprit chagrin !
Les pieds sous la courtepointe
Et le nez dans l’oreiller,
Je me chante la complainte
De Mandrin le bien- aimé
Oh , que vienne à mon secours
Ce grand cœur que l’on pendille,
Ce héros qui se tortille,
Le jour sera de velours,
Echapperai à ma mère
Et partirai du bon pied,
Filerai à la rivière,

Les galets vont ricocher !!

Verrai trembler le bouchon
Et frémir la vaguelette
Que viennent dans l’épuisette
Perches, truites et goujons…
Bien trop courte, la rengaine…
« Oui maman, je suis levé ! »
Ah ! Si j’étais tire-laine,
Ne devrais pas me laver.

Complainte des pauvres soldats

La clairière aux dix renégats
Est maudite, on n’y passe guère,
Tout là-bas, pour fait de non-guerre,
On tua de pauvres soldats.
Une fosse et l’anonymat…
Ils sont là, perdus sous la terre,
Pas de nom, pas la moindre pierre,
L’herbe est verte, on n’y touche pas.
Père dit qu’aux soirs de grand vent,
On entend qu’ils pleurent misère
Et que si c’était à refaire,
Ils iraient mourir en chantant.
Les anciens,eux, de vieilles gens,
Courbatus, larme à la paupière,
Savent bien qu’il vaut mieux se taire
Que dire : C’étaient nos enfants.
La clairière aux dix renégats,
Moi, j’y vais trouver le silence.
Tout là-bas, le feuillage est dense,
Et je chante pour les soldats.
Et je vais, et je tends les bras
Au soleil qui les ré-enfante,
Alentour, la forêt m’enchante
Et je danse avec les soldats.

Tréfonds

Dans l’herbe haute, on ne voit pas,
Qu’ils soient batwa ou bakunda,
Les p’tits pygmées. Les troncs. Les naines.
Les myrmidons et leurs bedaines…
 
Ce qu’ils y font, on ne sait pas !
Alors, quand je suis dans tes bras,
Dans les joncs bordant la rivière,
A conjuguer miel et mystère,
 
La berge garde nos secrets.
Les follets et les farfadets
Font un pied de nez aux commères,
A Midas, au pape, à mes frères…
 
S’en viendraient un lilliputien,
Un gnome, un nabot de jardin,
Même un zombi du Père Lachaise,
Ils se tairaient, ne t’en déplaise…
 
Et le roseau qui se balance
Au vent léger qui nous fiance,
La vaguelette et le serin,
Ne diraient rien, ne diraient rien.

Reviens-moi.

Reviens-moi, mon bel amant,
Dans la brume ou la tempête,
Pleine lune ou matin blanc,
                 Peu importe, un jour de fête.
Mardi gras fera bombance,
Le sapin sera d’argent,
Au petit bonheur la chance,
Nous cueillerons le printemps
Chanterons les yeux mi-clos
                 Oublieux de la misère,
                 Danserons sans dire un mot,
Comme nous faisions naguère.
Comme au temps des feuilles mortes
Lorsque nous nous aimions tant,
Avant qu’on frappe à la porte
A nous briser les tympans.
Reviens-moi, mon tendre amant,
Nous nous roulerons dans l’herbe,
                 Je porterai mes rubans,
                 Nous mettrons le blé en gerbe.
Y aura plus jamais de guerre
Quand on se retrouvera,
N’y aura plus de frontière
Et le ciel s’étoilera.

A l’auberge sans nom…

A l’auberge sans nom,
Des hommes sans mémoire,
Vont,
Estompantleurs déboires
A grands coups de flacons.
 
Ils ont peu de regard
Et si peu de paroles ;
Tard,
Dans la nuit qui racole,
Ils prennent au hasard
 
Une femme, un gourbi,
Du repos, un coin sombre
Puis,
Ombres parmi les ombres,
Emergeant de l’oubli,
 
Gagnent un vieux bateau
Qui dort dessus l’eau noire,
Eau
Sans gloire ni mémoire
Comme les matelots.

IRMA, OH!!

C’est un sapin qui se dégrade,
Il a connu tant de printemps,
Unit le vert et la muscade
Et danse, et danse à contretemps,
 
Déploie des branches qui font peine,
Sent le sapin, comme il se doit,
Aiguille vive ou la gangrène
De fibres en chemin de croix.
 
Il a le cœur jusqu’au-boutiste.
Déjà, il surplombait les toits,
Va voir au ciel si Dieu existe,
Y déambule de guingois.
 
Mais impudeur, mais turgescences !
Des sexes nus, cônes moka,
Dans la ramure se balancent,
Le roi nous fait son cinéma !
 
« Ce soir, je veux la même chose,
A réclamé la belle Irma.
Un homme, un vrai, un virtuose,
Monté comme un épicéa ! »
 
Le vent a porté ces paroles
A l’arbre vivant son destin,
Lequel rêva de gaudrioles
En va-et-vient jusqu’au matin.
 
Quant à la belle Irma, bercée
Par les ombres de son jardin,
Elle s’endormit, apaisée,
Remettant le mâle à demain.

Mais aujourd’hui, mais aujourd’hui…

Voici venir les aubes franches,
Mettez des petits dans les nids,
Des gazouillis au creux des branches,
De l’amour au cœur des taillis.
 
Aux heures bleues, aurores blanches,
Suivez la sente au Bois Flétri,
Femmes, jupette au creux des hanches
Et le dieu Pan en vis-à-vis.
 
Noyez vos larmes et alarmes
Dans l’étang des Rêves Perdus,
Reposez-vous dessous les charmes,
Y pendouillent des vœux moussus.
 
Et si la vie vous est galère,
Virez de bord, prenez la mer,
En audacieux, en solitaire,
Ulysse du diable vauvert.
 
Ne regardez pas en arrière,
Aux jours bénis des Temps Enfuis,
Printemps, été en surenchère,
Automne, hiver de nos pays.
 
Il y vivait, dans le feuillage,
Des oiseaux en charivari.
Au soleil, l’âme était volage,
Mais aujourd’hui, mais aujourd’hui…
 
Mettez des leurres dans les branches
Et sifflotez en pot-pourri,
Faites renaître les dimanches
En souvenir du paradis.

Oh, lendemains

Oh, que j’aime les lendemains,
Je tends la main, je veux les prendre,
Hélas, ils savent se défendre,
Ne chantent pas mêmes refrains.
 
« Seront-ils meilleurs qu’aujourd’hui ?
Ne suis ni pythie ni Cassandre
Ni Salomé ni salamandre
Et craint icelle et icelui.
 
De quoi, demain, seras-tu fait ?
Vide- moi donc ton escarcelle,
Chanteras-tu «la vie est belle » ?
Ou conjugueras-tu l’imparfait ? »
 
« Mais demain, c’est un autre jour,
Mais demain, c’est une chimère,
Une pilule douce-amère
Et rarement pomme d’amour .
 
Demain ? »…Cultivant le secret,
Le drôle me dit à l’oreille
Que l’avenir bâille aux corneilles
Et danse avec les farfadets.
 

Dans la forêt du non-retour

Dans la forêt du non-retour
 
Parfois, me viennent dans un rêve
Des ballades des temps enfuis,
Cercles de pierres, coups de glaive,
Preux paladins, sabbats maudits…
                 En voici l’une pour vous plaire.
                 Elle a couleur de fleur-de-lis,
                 Elle danse avec la chimère
                 Et les oiselles de jadis…
…« Les lauriers avaient tête haute
Dans la sylve du non-retour,
Guettaient, ne s’accordaient pas faute
De régenter le mal d’amour ;
La forêt abritait les belles
Qu’ils protégeaient des verts-galants,
Elles devaient rester pucelles
Jusqu’aux divins consentements.
L’asile avait chapeau de brume
Et les cèdres, toujours au vert,
Entre le marteau et l’enclume,
Contour de bois, semaient désert.
La ramée avait ses lingères
                  Qui l’ornaient de blancs filaments,
Lianes, bruyères, fougères,
                  Du vent agréaient les accents.
Elles reprenaient en sourdine
Sans en expliquer le pourquoi,
Toujours la même cavatine :
« Jamais avant la bague au doigt. »
 
La nuit, chouettes et roussettes,
Près de la mare aux nymphéas,
Martelaient, humbles suffragettes,
« L’anneau précède les ébats »
Le grand lézard de la fontaine,
Leur prêtait la griffe et le croc,
Bavait la salive et la haine
Aux portes de l’Eldorado.
Les filles, à peine pubères,
Au soleil de ces chaperons,
Croyaient comprendre les enchères,
Ne savaient rien des maquignons.
Quand l’une d’elle à son bagage
Se démenait, le chapelain,
A l’entrée, en bel équipage,
Dressait l’autel de son destin.
Baguée, elle prenait la route
A tout jamais. Le Non-retour
N’assurait ni la banqueroute
Ni l’ennui ni le fol amour.
D’aventure, une jouvencelle
Ouit un autre fabliau,
Avait observé l’hirondelle,
La couleuvre et le bécasseau.
Elle se glissa hors enceinte.
A l’orée était un garçon.
Une escapade en demi-teinte,
Trop mignon pour être félon.
 
Il s’en venait de haute vigne,
Était le fils de l’échanson,
Le regard droit, douceur insigne,
Il demandait presque pardon
Ils se parlèrent comme filles,
Et rirent comme un seul garçon,
Vinrent les mains qui déshabillent,
Aucun des deux n’avait dit non.
Mais il partit, le cœur en berne,
Elle, l’avait baisé au front,
Ne lui restait que baliverne,
Il n’avait pas payé rançon.
Elle rebrousse et se chagrine,
Et sème la révolution.
A quoi bon une aigue- marine
                 Avant de lever le jupon!
Depuis, le vent et la fougère
Et la bruyère et le serpent,
Mettant l’amour en bandoulière
Ont adopté un autre chant,
Fredonnent cette ritournelle :
« A force de montrer tétons,
Femme ribaude, damoiselle,
On débusque mieux les chapons. »

Conte du cul du monde

Dans le pays de mon grand-père,
Par- delà les plaines et vents,
Se dressait le cul de la terre
À Cul-des-Mines, Cul-des-Champs.
                 Les hommes, tous à la carrière,
                 Au boisage, au puits, au filon
                 Avaient le cœur en gibecière,
                 Avaient le corps en amidon.
Sur les visages de charbon
Se déchiffraient les infortunes,
Se devinaient mille rancunes
Pour cette vie sans frissons.
                 Quant aux enfants de Cul-des-Champs,
                 Ils avaient une âme morose,
                 Leur jeune vie à peine éclose
                 Et déjà l’ombre du néant.
Les femmes au cœur en jachère
Se partageaient entre sillons,
Semailles, fumure et moissons,
C’était de bonnes maraîchères.
                 À travailler ainsi la terre,
                 À l’air, au soleil, au dehors,
                 Piquant dans leurs longues crinières
                 Mélancolie et boutons d’or,
Les femmes, c’est un grand mystère,
Etaient de vraies fleurs de beauté.
Devant l’estrade des enchères,
Bien plus d’un se serait ruiné
                 Mais pas ceux du cul de la terre.
                 Ils revenaient trop fatigués,
                 Ne voyaient que la ménagère,
                 N’en attendaient que le dîner.
Les femmes, de plus en plus belles,
Vivaient ainsi de jour en jour,
Sans que l’amour les ensorcèle,
Sans que le cœur batte tambour.
                 Parfois passait un voyageur
                 Juché sur de hautes échasses.
                 Passent, passent les gens cocasses,
                 Elles riaient de l’arpenteur.
Un berger plus que centenaire
Couvrait les herbes de dos ronds.
Le soir, éteignant la lumière,
Elles recomptaient les moutons.
                 Venaient colporteur et vicaire,
                 Leurs remèdes et leurs sermons,
                 Leur camelote et leurs prières,
                 Sonnette claire et coups de gong.
Et les mois suivaient les semaines,
Le temps se traînait hors du temps,
Le cul du monde en quarantaine
Avait les mines pour écran.
                 Je ne sais par quel sortilège
                 Aux jeunes heures d’un printemps
                 Un matin, juste après la neige
                 Fut l’aube du Prince Charmant.
Peu importe comme il était
Quand il s’en vint à Cul-des-Mines.
Des cœurs longtemps mis en sourdine
Culbutèrent les parapets.
                 Il réveilla les filles d’Eve,
                 Toutes sœurs d’un nouvel émoi,
                 En chacune éclata la sève
                 De l’amour tendre en tapinois.
Il était jeune et bien bâti.
Mais ce qui accrocha les belles,
Ce fut l’éclat de ses prunelles,
Des yeux aux tons du paradis.
                 Des yeux à se noyer dedans
                 Qui possédaient la clef des rêves,
                 Morceaux de ciel bribes de grève,
                 Des yeux couleur de l’océan.
Et pendant deux folles saisons,
Il n’y eut presque pas de pose
Des ombres fraîches et disposes
Courant les champs et les buissons.
                 Cette année-là, dans les prairies,
                 Il se trama bien des complots.
                 Filaient les femmes et les filles,
                 Rougissaient les coquelicots.
Les hautes herbes des clairières,
Rabattues on ne sait pourquoi,
Prenaient allure de litières
Comme les plantes des sous-bois.
                 Le vent mauvais vendait la mèche,
                 Portait l’écho de longs soupirs.
                 Le son partait comme une flèche,
                 Les cris ne pouvaient pas mentir.
Des pas lourds frappèrent la terre.
On vit les têtes des bâtons.
Cul-des-mines était en colère,
En déraison, en peloton.
                 Quand les femmes vinrent aux champs
                 Après des heures de misère,
                 Vers les berges de la rivière
                 Courait une piste de sang.
Grand-père me dit cette histoire
Un soir d’hiver, bien tristement.
Il perdait un peu la mémoire
Mais pas celle du temps d’avant.
                 Il avait revu son pays.
                 Les femmes n’étaient plus si belles,
                 Cul-des Champs se mourait d’ennui.
                 Mais des enfants en ribambelle
Se poursuivaient dans les ruelles
Aux sons d’un grand charivari,
Ils avaient l’œil qui étincelle
Couleur chemin du paradis.

Oh, que j’aime les lendemains….

Oh, que j’aime les lendemains,
Je tends la main, je veux les prendre,
Hélas, ils savent se défendre,
Ne chantent pas mêmes refrains.
 
Seront-ils meilleurs qu’aujourd’hui ?
Ne suis ni pythie ni Cassandre
Ni Salomé ni salamandre
Et craint icelle et icelui.
 
De quoi, demain, seras-tu fait ?
Vide- moi donc ton escarcelle,
Chanteras-tu «la vie est belle » ?
Ou conjugueras-tu l’imparfait ?
 
Mais demain, c’est un autre jour,
Mais demain, c’est une chimère,
Une pilule douce-amère
Et rarement pomme d’amour.
 
Demain ? …Cultivant le secret,
Le drôle me dit à l’oreille
Que l’avenir bâille aux corneilles
Et danse avec les farfadets.