janvier 8

– Chantal Demeter – Poésies –



A moindre frais

Elles allaient par deux, par trois,
Bras, mains, dedans les noires manches,
Pieusement, plaidant leur foi,
Les samedis et les dimanches.
Et de planton sur le parvis,

Confiserie au fond des poches,
Bradaient les clés du paradis
Bien mieux qu’en agitant fantoches.

« Sœur Jeanne, j’ai fait mon devoir »
Ne valait qu’un bout de réglisse.
« Je suis chargé de l’ostensoir »
« Ma sœur, je viens chanter l’office.»

« J’ai confessé tous mes péchés ! »
Caramels mous, boules de gomme,
Angélique et marrons glacés…
Un tricheur se paya leur pomme.

Les poches de son vieux falzar
Valaient le ciboire aux hosties.
Les sœurs battues par ce lascar
Se virent lourdées à complies

Et les jeunots qui mâchouillaient
La manne au fils de l’épicière
Eurent congé à folle enchère
A moindre frais, à moindre frais

L’AMERICAIN

L’enfance est peau de nos chagrins,
Le temps s’allonge et s’amenuise,
Et n’en fait jamais qu’à sa guise,
Il dort tranquille en nos jardins.
 
Dans un de mes livres d’école,
Dévoré cru soir et matin,
Dormaient ces vers de faribole
De l’homme qui mangea sa main.
 
Un demi-siècle ont sommeillé
Tout comme fourmis et cigales,

Ces tristes lignes cannibales
Dans les méandres du passé.

Mais avoir bu à la fontaine
Des dieux de la calamité

A ranimé, miton, mitaine,

Ce qu’on ne peut que regretter…
 
Qui était-il ? J’ai oublié…
Un jeune apprenti boucherie,
Une main réduite en charpie,
La faute au moulin à broyer…
 
Plus d’une fille en fut marrie

Sans l’avoir jamais rencontré…
Les heures passent, l’on oublie,
Les lendemains peuvent chanter…

Longtemps après, de grand matin,
Soudain, me suis-je souvenue,
Posant question bien incongrue
« A-t-on mangé l’américain ? »

Réveil chagrin

On disait de mon grand-père
« Au chant du coq dans son champ »,
Moi, l’école buissonnière,
J’y danse avec le dieu Pan…
Matin ? C’est déjà demain ?
Le vieux volet s’entrebâille,
Laisse filtrer la grisaille
Et me fait l’esprit chagrin !
Les pieds sous la courtepointe
Et le nez dans l’oreiller,
Je me chante la complainte
De Mandrin le bien- aimé
Oh , que vienne à mon secours
Ce grand cœur que l’on pendille,
Ce héros qui se tortille,
Le jour sera de velours,
Echapperai à ma mère
Et partirai du bon pied,
Filerai à la rivière,

Les galets vont ricocher !!

Verrai trembler le bouchon
Et frémir la vaguelette
Que viennent dans l’épuisette
Perches, truites et goujons…
Bien trop courte, la rengaine…
« Oui maman, je suis levé ! »
Ah ! Si j’étais tire-laine,
Ne devrais pas me laver.

Complainte des pauvres soldats

La clairière aux dix renégats
Est maudite, on n’y passe guère,
Tout là-bas, pour fait de non-guerre,
On tua de pauvres soldats.
Une fosse et l’anonymat…
Ils sont là, perdus sous la terre,
Pas de nom, pas la moindre pierre,
L’herbe est verte, on n’y touche pas.
Père dit qu’aux soirs de grand vent,
On entend qu’ils pleurent misère
Et que si c’était à refaire,
Ils iraient mourir en chantant.
Les anciens,eux, de vieilles gens,
Courbatus, larme à la paupière,
Savent bien qu’il vaut mieux se taire
Que dire : C’étaient nos enfants.
La clairière aux dix renégats,
Moi, j’y vais trouver le silence.
Tout là-bas, le feuillage est dense,
Et je chante pour les soldats.
Et je vais, et je tends les bras
Au soleil qui les ré-enfante,
Alentour, la forêt m’enchante
Et je danse avec les soldats.

Tréfonds

Dans l’herbe haute, on ne voit pas,
Qu’ils soient batwa ou bakunda,
Les p’tits pygmées. Les troncs. Les naines.
Les myrmidons et leurs bedaines…
 
Ce qu’ils y font, on ne sait pas !
Alors, quand je suis dans tes bras,
Dans les joncs bordant la rivière,
A conjuguer miel et mystère,
 
La berge garde nos secrets.
Les follets et les farfadets
Font un pied de nez aux commères,
A Midas, au pape, à mes frères…
 
S’en viendraient un lilliputien,
Un gnome, un nabot de jardin,
Même un zombi du Père Lachaise,
Ils se tairaient, ne t’en déplaise…
 
Et le roseau qui se balance
Au vent léger qui nous fiance,
La vaguelette et le serin,
Ne diraient rien, ne diraient rien.

Reviens-moi.

Reviens-moi, mon bel amant,
Dans la brume ou la tempête,
Pleine lune ou matin blanc,
                 Peu importe, un jour de fête.
Mardi gras fera bombance,
Le sapin sera d’argent,
Au petit bonheur la chance,
Nous cueillerons le printemps
Chanterons les yeux mi-clos
                 Oublieux de la misère,
                 Danserons sans dire un mot,
Comme nous faisions naguère.
Comme au temps des feuilles mortes
Lorsque nous nous aimions tant,
Avant qu’on frappe à la porte
A nous briser les tympans.
Reviens-moi, mon tendre amant,
Nous nous roulerons dans l’herbe,
                 Je porterai mes rubans,
                 Nous mettrons le blé en gerbe.
Y aura plus jamais de guerre
Quand on se retrouvera,
N’y aura plus de frontière
Et le ciel s’étoilera.

A l’auberge sans nom…

A l’auberge sans nom,
Des hommes sans mémoire,
Vont,
Estompantleurs déboires
A grands coups de flacons.
 
Ils ont peu de regard
Et si peu de paroles ;
Tard,
Dans la nuit qui racole,
Ils prennent au hasard
 
Une femme, un gourbi,
Du repos, un coin sombre
Puis,
Ombres parmi les ombres,
Emergeant de l’oubli,
 
Gagnent un vieux bateau
Qui dort dessus l’eau noire,
Eau
Sans gloire ni mémoire
Comme les matelots.

IRMA, OH!!

C’est un sapin qui se dégrade,
Il a connu tant de printemps,
Unit le vert et la muscade
Et danse, et danse à contretemps,
 
Déploie des branches qui font peine,
Sent le sapin, comme il se doit,
Aiguille vive ou la gangrène
De fibres en chemin de croix.
 
Il a le cœur jusqu’au-boutiste.
Déjà, il surplombait les toits,
Va voir au ciel si Dieu existe,
Y déambule de guingois.
 
Mais impudeur, mais turgescences !
Des sexes nus, cônes moka,
Dans la ramure se balancent,
Le roi nous fait son cinéma !
 
« Ce soir, je veux la même chose,
A réclamé la belle Irma.
Un homme, un vrai, un virtuose,
Monté comme un épicéa ! »
 
Le vent a porté ces paroles
A l’arbre vivant son destin,
Lequel rêva de gaudrioles
En va-et-vient jusqu’au matin.
 
Quant à la belle Irma, bercée
Par les ombres de son jardin,
Elle s’endormit, apaisée,
Remettant le mâle à demain.

Mais aujourd’hui, mais aujourd’hui…

Voici venir les aubes franches,
Mettez des petits dans les nids,
Des gazouillis au creux des branches,
De l’amour au cœur des taillis.
 
Aux heures bleues, aurores blanches,
Suivez la sente au Bois Flétri,
Femmes, jupette au creux des hanches
Et le dieu Pan en vis-à-vis.
 
Noyez vos larmes et alarmes
Dans l’étang des Rêves Perdus,
Reposez-vous dessous les charmes,
Y pendouillent des vœux moussus.
 
Et si la vie vous est galère,
Virez de bord, prenez la mer,
En audacieux, en solitaire,
Ulysse du diable vauvert.
 
Ne regardez pas en arrière,
Aux jours bénis des Temps Enfuis,
Printemps, été en surenchère,
Automne, hiver de nos pays.
 
Il y vivait, dans le feuillage,
Des oiseaux en charivari.
Au soleil, l’âme était volage,
Mais aujourd’hui, mais aujourd’hui…
 
Mettez des leurres dans les branches
Et sifflotez en pot-pourri,
Faites renaître les dimanches
En souvenir du paradis.

Oh, lendemains

Oh, que j’aime les lendemains,
Je tends la main, je veux les prendre,
Hélas, ils savent se défendre,
Ne chantent pas mêmes refrains.
 
« Seront-ils meilleurs qu’aujourd’hui ?
Ne suis ni pythie ni Cassandre
Ni Salomé ni salamandre
Et craint icelle et icelui.
 
De quoi, demain, seras-tu fait ?
Vide- moi donc ton escarcelle,
Chanteras-tu «la vie est belle » ?
Ou conjugueras-tu l’imparfait ? »
 
« Mais demain, c’est un autre jour,
Mais demain, c’est une chimère,
Une pilule douce-amère
Et rarement pomme d’amour .
 
Demain ? »…Cultivant le secret,
Le drôle me dit à l’oreille
Que l’avenir bâille aux corneilles
Et danse avec les farfadets.
 

Dans la forêt du non-retour

Dans la forêt du non-retour
 
Parfois, me viennent dans un rêve
Des ballades des temps enfuis,
Cercles de pierres, coups de glaive,
Preux paladins, sabbats maudits…
                 En voici l’une pour vous plaire.
                 Elle a couleur de fleur-de-lis,
                 Elle danse avec la chimère
                 Et les oiselles de jadis…
…« Les lauriers avaient tête haute
Dans la sylve du non-retour,
Guettaient, ne s’accordaient pas faute
De régenter le mal d’amour ;
La forêt abritait les belles
Qu’ils protégeaient des verts-galants,
Elles devaient rester pucelles
Jusqu’aux divins consentements.
L’asile avait chapeau de brume
Et les cèdres, toujours au vert,
Entre le marteau et l’enclume,
Contour de bois, semaient désert.
La ramée avait ses lingères
                  Qui l’ornaient de blancs filaments,
Lianes, bruyères, fougères,
                  Du vent agréaient les accents.
Elles reprenaient en sourdine
Sans en expliquer le pourquoi,
Toujours la même cavatine :
« Jamais avant la bague au doigt. »
 
La nuit, chouettes et roussettes,
Près de la mare aux nymphéas,
Martelaient, humbles suffragettes,
« L’anneau précède les ébats »
Le grand lézard de la fontaine,
Leur prêtait la griffe et le croc,
Bavait la salive et la haine
Aux portes de l’Eldorado.
Les filles, à peine pubères,
Au soleil de ces chaperons,
Croyaient comprendre les enchères,
Ne savaient rien des maquignons.
Quand l’une d’elle à son bagage
Se démenait, le chapelain,
A l’entrée, en bel équipage,
Dressait l’autel de son destin.
Baguée, elle prenait la route
A tout jamais. Le Non-retour
N’assurait ni la banqueroute
Ni l’ennui ni le fol amour.
D’aventure, une jouvencelle
Ouit un autre fabliau,
Avait observé l’hirondelle,
La couleuvre et le bécasseau.
Elle se glissa hors enceinte.
A l’orée était un garçon.
Une escapade en demi-teinte,
Trop mignon pour être félon.
 
Il s’en venait de haute vigne,
Était le fils de l’échanson,
Le regard droit, douceur insigne,
Il demandait presque pardon
Ils se parlèrent comme filles,
Et rirent comme un seul garçon,
Vinrent les mains qui déshabillent,
Aucun des deux n’avait dit non.
Mais il partit, le cœur en berne,
Elle, l’avait baisé au front,
Ne lui restait que baliverne,
Il n’avait pas payé rançon.
Elle rebrousse et se chagrine,
Et sème la révolution.
A quoi bon une aigue- marine
                 Avant de lever le jupon!
Depuis, le vent et la fougère
Et la bruyère et le serpent,
Mettant l’amour en bandoulière
Ont adopté un autre chant,
Fredonnent cette ritournelle :
« A force de montrer tétons,
Femme ribaude, damoiselle,
On débusque mieux les chapons. »

Conte du cul du monde

Dans le pays de mon grand-père,
Par- delà les plaines et vents,
Se dressait le cul de la terre
À Cul-des-Mines, Cul-des-Champs.
                 Les hommes, tous à la carrière,
                 Au boisage, au puits, au filon
                 Avaient le cœur en gibecière,
                 Avaient le corps en amidon.
Sur les visages de charbon
Se déchiffraient les infortunes,
Se devinaient mille rancunes
Pour cette vie sans frissons.
                 Quant aux enfants de Cul-des-Champs,
                 Ils avaient une âme morose,
                 Leur jeune vie à peine éclose
                 Et déjà l’ombre du néant.
Les femmes au cœur en jachère
Se partageaient entre sillons,
Semailles, fumure et moissons,
C’était de bonnes maraîchères.
                 À travailler ainsi la terre,
                 À l’air, au soleil, au dehors,
                 Piquant dans leurs longues crinières
                 Mélancolie et boutons d’or,
Les femmes, c’est un grand mystère,
Etaient de vraies fleurs de beauté.
Devant l’estrade des enchères,
Bien plus d’un se serait ruiné
                 Mais pas ceux du cul de la terre.
                 Ils revenaient trop fatigués,
                 Ne voyaient que la ménagère,
                 N’en attendaient que le dîner.
Les femmes, de plus en plus belles,
Vivaient ainsi de jour en jour,
Sans que l’amour les ensorcèle,
Sans que le cœur batte tambour.
                 Parfois passait un voyageur
                 Juché sur de hautes échasses.
                 Passent, passent les gens cocasses,
                 Elles riaient de l’arpenteur.
Un berger plus que centenaire
Couvrait les herbes de dos ronds.
Le soir, éteignant la lumière,
Elles recomptaient les moutons.
                 Venaient colporteur et vicaire,
                 Leurs remèdes et leurs sermons,
                 Leur camelote et leurs prières,
                 Sonnette claire et coups de gong.
Et les mois suivaient les semaines,
Le temps se traînait hors du temps,
Le cul du monde en quarantaine
Avait les mines pour écran.
                 Je ne sais par quel sortilège
                 Aux jeunes heures d’un printemps
                 Un matin, juste après la neige
                 Fut l’aube du Prince Charmant.
Peu importe comme il était
Quand il s’en vint à Cul-des-Mines.
Des cœurs longtemps mis en sourdine
Culbutèrent les parapets.
                 Il réveilla les filles d’Eve,
                 Toutes sœurs d’un nouvel émoi,
                 En chacune éclata la sève
                 De l’amour tendre en tapinois.
Il était jeune et bien bâti.
Mais ce qui accrocha les belles,
Ce fut l’éclat de ses prunelles,
Des yeux aux tons du paradis.
                 Des yeux à se noyer dedans
                 Qui possédaient la clef des rêves,
                 Morceaux de ciel bribes de grève,
                 Des yeux couleur de l’océan.
Et pendant deux folles saisons,
Il n’y eut presque pas de pose
Des ombres fraîches et disposes
Courant les champs et les buissons.
                 Cette année-là, dans les prairies,
                 Il se trama bien des complots.
                 Filaient les femmes et les filles,
                 Rougissaient les coquelicots.
Les hautes herbes des clairières,
Rabattues on ne sait pourquoi,
Prenaient allure de litières
Comme les plantes des sous-bois.
                 Le vent mauvais vendait la mèche,
                 Portait l’écho de longs soupirs.
                 Le son partait comme une flèche,
                 Les cris ne pouvaient pas mentir.
Des pas lourds frappèrent la terre.
On vit les têtes des bâtons.
Cul-des-mines était en colère,
En déraison, en peloton.
                 Quand les femmes vinrent aux champs
                 Après des heures de misère,
                 Vers les berges de la rivière
                 Courait une piste de sang.
Grand-père me dit cette histoire
Un soir d’hiver, bien tristement.
Il perdait un peu la mémoire
Mais pas celle du temps d’avant.
                 Il avait revu son pays.
                 Les femmes n’étaient plus si belles,
                 Cul-des Champs se mourait d’ennui.
                 Mais des enfants en ribambelle
Se poursuivaient dans les ruelles
Aux sons d’un grand charivari,
Ils avaient l’œil qui étincelle
Couleur chemin du paradis.

Oh, que j’aime les lendemains….

Oh, que j’aime les lendemains,
Je tends la main, je veux les prendre,
Hélas, ils savent se défendre,
Ne chantent pas mêmes refrains.
 
Seront-ils meilleurs qu’aujourd’hui ?
Ne suis ni pythie ni Cassandre
Ni Salomé ni salamandre
Et craint icelle et icelui.
 
De quoi, demain, seras-tu fait ?
Vide- moi donc ton escarcelle,
Chanteras-tu «la vie est belle » ?
Ou conjugueras-tu l’imparfait ?
 
Mais demain, c’est un autre jour,
Mais demain, c’est une chimère,
Une pilule douce-amère
Et rarement pomme d’amour.
 
Demain ? …Cultivant le secret,
Le drôle me dit à l’oreille
Que l’avenir bâille aux corneilles
Et danse avec les farfadets.