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Louise Élisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842)
Agenda

Pas encore pour demain la fin des bulles .... mais en attendant ...

AGENDA - BULLE

Pellegrino SORICELLI

Dans une bulle de savon

Dans une bulle de savon,
Vogue à l'abandon,
Le souffle d'un baiser.
Un baiser mendié,
Que tu m'as snobé.
Le tout dernier,
Que j'ai volé.

Et puisque tu m' y accules,
J'ai soufflé dans une bulle,
Ce souffle sans retour :
L'âme de notre amour.

Ainsi vers les cieux,
Volent nos adieux.
Ainsi au gré des vents,
Filent nos sentiments.

Va donc petite bulle,
Caresse le firmament,
Promène ces sentiments,
Jusqu'au crépuscule.

Grimpe, petite bulle,
Et jamais ne recule,
Car il est trop tard,
Noble corbillard.

File, bulle de cristal,
Il n'y a rien à prédire,
Il n'y a plus d'avenir,
L'issue sera fatale,
Il faudra mourir.

Flotte, souffle de cœur,
Et survole notre toit,
Une toute dernière fois.
Regarde par cette fenêtre,
Au prisme de toutes couleurs,
Ce qui ne pourra plus être :
Les lieux de mon bonheur.

Jamais notre amour,
Ne sera allé si haut.
Un dernier tour,
à saute-mouton,
Sur les nuages,
Sans destination.
Puis viendra l'orage.

Alors la bulle éclatera,
Et on se dispersera,
Au-dessus des lieux,
De nos jours heureux.
Nous serons devenus vent,
Des soupirs évanescents,
Soufflés aux quatre vents.
Tisseur de Rimes
Edito
Je suis Vital(e) !
Je suis Vital(e)
« Je suis Vital ; de mon vivant j'ai construit ce tombeau
et je relis moi-même mes vers quand je passe. . »
Anonymes,
Épitaphes
« Dum sum Vitalis et uiuo, ego feci sepulcrum
atque meos uersus, dum transeo, per lego et ipse.. »
Anonymi,
Epitaphia

Je vous avais laissé en vous disant qu'ici, au Grenier, nous faisons vivre la poésie, ce qui est toujours et aussi faire vivre les poètes.

Car même si j'ai toujours préféré Catulle "et qu'en plus, Quirites,[1] nous avons perdu notre liberté, [2] j'affirme ici avec "le sublime Lucrèce",[3] Poètes, que: "la mort, donc, n'est rien pour nous et ne nous concerne en rien !"[4]

C'est, en effet, notre privilège à nous, Poètes, que de voir longtemps après notre disparition nos vers survivre au temps.

Ainsi un poète ne saurait mourir, tout au plus, un jour, atteignant l'acmé de son art, ne voulut-il plus déclamer qu'un long silence qu'il nous laisse le soin de rythmer de ses mots.

Cela ne vous arriva donc point, mon très doux Quirites (1961/2020) en ce 18 avril passé, ni à vous, Claude Miseur (1953/2021), ce 6 d'avril toujours mais au présent ! Membre de notre Grenier vous aviez fait paraître chez nous "Petits tableaux pour se risquer plus loin que la couleur", le Chant de Jane n° 12 qui vous était consacré ; vous qui fûtes remarqué en son temps par Jane Tony et qui, féru de poésie (auteur de plusieurs recueils et anthologies), fûtes également administrateur de la Maison de la Poésie d'Amay, Secrétaire-Général de l'Association des Écrivains Belges (AEB) et collaborateur de nombreuses revues littéraires.

Le Grenier s'associe à la douleur de vos proches au moment où nous apprenons, qu'à présent, vous vous tairez mais….

…Mais, je vous disais qu'un poète ça ne meurt pas !

Parfois, un poète ça parle…. Parfois, ça parle allemand et me croirez-vous, Madame, si je vous dis que cela me charme quand nous répond comme un poème de Paul Celan :

Avec toutes les pensées je suis sorti
hors du monde : Là, tu étais,
toi, ma silencieuse, mon ouverte, et —
tu nous reçus.


Qui
dit que tout est mort pour nous
lorsque notre vue s'est rompue ?
Au contraire, tout s’éveilla, tout commença.
Grand, un soleil est venu à la nage ; Claires,
âme et âme lui ont fait face ; Nettes,
impératives, elles lui ont tu
son orbe.


Sans peine,
ta poitrine s’est ouverte, silencieuse,
un souffle est monté dans l’éther,
et ce qui s’est nué, n’était-ce pas,
n’était-ce pas forme, et sortie de nous,
n’était-ce pas
pour ainsi dire un nom ? [5]


C'est pourquoi, Madame, un poète ça ne peut mourir, un poète ça ne meurt pas !

Poésie, tu es Vitale, et jamais ton horizon ne sera le tombeau !

Un poète ça ne meurt pas, il est vrai, mais parfois ça se regrette…

Avec tous mes regrets,
Lysztéria Valner, le 18.4.2021

_______________________________________________
[1] Rappelons que les Quirites sont "les citoyens" romains et que le terme avait également été choisi par feu Péhéo, de très noble mémoire, comme pseudonyme, lui qui était un grand lecteur de Catulle

[2]"Porro, Quirites, libertam perdimus" ; nous devons ce fragment à Décimus Labérius

[3] C'est ainsi que nous le désigne Ovide

[4] "Nil igitur mors est ad nos neque pertinet hilum", Lucrèce, De Rerum Natura, III, 830

[5] Mit allen Gedanken ging ich
hinaus aus der Welt : da warst du,
du meine Leise, du meine Offne, und —
du empfingst uns.


Wer
sagt, dass uns alles erstarb,
da uns das Aug brach ?
Alles erwachte, alles hob an.


Gross kam eine Sonne geschwommen, hell
standen ihr Seele und Seele entgegen, klar,
gebieterisch schwiegen sie ihr
ihre Bahn vor.


Leicht
tat sich dein Schoss auf, still
stieg ein Hauch in den Äther,
und was sich wölkte, wars nicht,
wars nicht Gestalt und von uns her
wars nicht
so gut wie ein Name ?


Paul Celan, in Die Niemandrose/ La Rose n'était à personne - traduction libre au départ de la traduction de Martine Broda, Die Niemandrose/ La Rose de personne
Poésies
Nous avons reçus des poèmes et textes de nos membres. Cliquez sur leurs noms ci-après pour y avoir accès :

Martine Rouhart
Carine Chavanne
Marcelle Paques
Renée Wohl
Philippe Colmant
Lysteria Valner
Chantal Demeter
Marc Menu
Jean-Louis Van Durme
Florence Noël
Dominique Aguessy
Jean Luc Werpin
Patrick Devaux
Claude Miseur
Entretiens d'Auteurs
Interview - Leuckx
Interview GJT Philippe Leuckx 2021 (Sonja Kropidlowska)

Sonja : Doit-on encore présenter Philippe Leuckx, auteur de plus d'une soixantaine de recueils, résidant à trois reprises (2003,2005,2007) de l'Academia Belgica de Rome, lauréats de nombreux prix parmi lesquels on citera le prix de poésie Emma-Martin 2011, décerné par nos amis de l'AEB, pour "Selon le fleuve et la lumière" ou, le dernier en date, le prix Charles Plisnier 2018, décerné par la province du Hainaut, pour "L'imparfait nous mène". Quant à nos ami(e)s greniéristes -oui, c'est comme ça qu'on a décidé de vous appeler- il se souviendront sûrement que nous l'avions reçu en 2019 à l'occasion de la sortie d'un "Mendiant sans tain". C'est donc avec un grand plaisir que nous l'accueillons à nouveau pour la sortie cette année de deux recueils « Solitude d'une sente » et «Nuit close», le premier paru chez nous dans la collection des Chants de Jane sous le numéro 24 et le second paru chez notre ami Claude Donnay aux éditions Bleu d'Encre. Mais avant de commencer cet entretien, Philippe, j'ai envie de te demander comment ça va par les temps qui courent ?
Philippe : Je suis dans l’entre-deux déstabilisant.

Sonja : Alors, Philippe nous avons décidé de te recevoir pour deux recueils « Solitude d'une sente » et «Nuit close» car il s'agit de deux collections de sizains. Pour débuter j'aimerais que tu nous dises comment tu situes ces ouvrages dans l'ensemble de ton œuvre large déjà de plus d'une soixantaine de recueils et comment tu les situes l'un par rapport à l'autre ?
Philippe : Ce sont deux petits ensembles de sizains. J'aime la contrainte qui m’oblige à condenser l’écriture. Les deux recueils s’apparient aussi par leurs thèmes, solitude et angoisse.

Sonja : Et pourquoi as-tu décidé de t'intéresser à cette forme strophique particulière qu'est le sizain ?

Philippe : J’ai toujours été fervent des formes contraignantes (quatrain, quintil, sizain, septain). Elles assurent une liberté et une densité que je recherche.

Sonja : Rentrons dans le vif du sujet avec ce premier recueil « Solitude d'une sente » dont je te propose, d'abord, que nous écoutions quelques morceaux choisis
>>> Lectures : je t’offre ami mes doigts ; parfois l’herbe sauvage ; sous la sente l’affront

Sonja : C’est une sente particulière entre mélancolie et espoir et entre mots et cadences dont tu nous proposes le parcours, je me trompe ?

Philippe : Oui. Sente elle-même partagée. Je suis sensible aux rumeurs diverses, aux humeurs contraires. L’attente est parfois vaine mais l’espoir n’est pas tout à fait défunt.

Sonja : Au fait pourquoi cette thématique de la sente qui apparaît tout au long du recueil, comme dans ces deux textes que je propose d’écouter avant que tu ne nous répondes ?
>>> Lectures : désarmé il me reste ; au milieu de la sente

Philippe : La marche est un viatique, sans jeu de mot. Un repli parfois singulier de réflexion. On a le temps de prendre du recul.

Sonja : Une chose m’a frappée à ta lecture c’est combien tes mots saignent les pages comme le pied saigne, peut-être, d’avoir trop marché sur la sente ou comme on se sent exilé et que l'on signe la sente d'un sang solitaire, c’est un effet que tu as voulu ou une vue qui te semble juste si on se base sur ces textes ?
>>> Lectures : dois-je encore compter

Philippe : On est assez lucide pour souffrir et s’en ouvrir par les mots.

Sonja : Si avec « Solitude d'une sente » il est question de nos pérégrinations, on suivra le cours de nos nuits pèlerines avec «Nuit close» que tu viens de publier chez Bleu d'Encre et dont je te propose d'entendre quelques morceaux avant que nous en parlions.
>>> Lectures : rien de plus sûr ; les nuits circulaires ; voilà

Sonja : Bien, Philippe, que trouve-t-on sur le rebord d'une nuit close ?

Philippe : L’intimisme m’enjoint à évoquer ces heures closes, perdues, graves.

Sonja : J'imagine que même si vous êtes homonymes, tu n'as pas voulu nous parler d'une nuit passée avec Philippe Close, l'actuel maïeur de Bruxelles alors comment doit-on comprendre cet adjectif féminin (close) ; comme une nuit fermée, comme une nuit entourée de quelque chose comme une clôture, comme une nuit dont il ne serait plus question ou qui serait achevée ou encore comme une nuit mathématisée et qui serait, dès lors, quelque chose comme une demeure de la stabilité ?

Philippe : La nuit est un temps à la fois contraint, suspendu, de calme et de silence. Une pause parfois libre de toute empreinte, parfois lourde de silence.

Sonja : Retour sur textes si tu le veux bien.
>>> Lectures : nuit close ; on se rempare ; on ne sait presque rien

Sonja : Tiens ! S'il fallait éclairer tes mots à la lueur d'une lumière nocturne que choisirais-tu, le scintillement de l'étoile, le reflet de la lune, les voiles d'une aurore polaire ou les spectres des lumières zodiacales ; la lampe ou la chandelle ?

Philippe : Côté chandelle, dans l’espace assez confiné de la nuit.

Sonja : encore quelques mots avant de conclure…
>>> Lectures : vienne la suie cette mue ; j'écris avec un peu de sang

Sonja : Nous arrivons au terme de cet entretien, mon cher Philippe, il est donc temps pour moi de te demander ce que sont tes projets poétiques à venir ?

Philippe : Un essai sur 30 poètes belges à paraître au Coudrier en ce mai 21; deux recueils

Sonja : Et bien tout cela m'a l'air fort passionnant et en attendant que tu nous reviennes pour en discuter il me reste à te souhaiter joie et succès

Lectures :
  1. Je t'offre ami mes doigts, Solitude d'une Sente, CDJ n°24, éditions du GJT, 2021
  2. Parfois l'herbe sauvage, Solitude d'une Sente, CDJ n°24, éditions du GJT, 2021
  3. Sous la sente l'affront, Solitude d'une Sente, CDJ n°24, éditions du GJT, 2021
  4. Désarmé il me reste, Solitude d'une Sente, CDJ n°24, éditions du GJT, 2021
  5. Au milieu de la sente, Solitude d'une Sente, CDJ n°24, éditions du GJT, 2021
  6. Dois-je encore compter, Solitude d'une Sente, CDJ n°24, éditions du GJT, 2021
  7. Rien de plus sûr, Nuit close, éditions Bleu d'Encre, 2021
  8. Les nuits circulaires, Nuit close, éditions Bleu d'Encre, 2021
  9. Voilà, Nuit close, éditions Bleu d'Encre, 2021
  10. Nuit close, Nuit close, éditions Bleu d'Encre, 2021
  11. On se rempart, Nuit close, éditions Bleu d'Encre, 2021
  12. On ne sait presque rien, Nuit close, éditions Bleu d'Encre, 2021
  13. Vienne la suie cette mue, Nuit close, éditions Bleu d'Encre, 2021
  14. J'écris avec un peu de sang, Nuit close, éditions Bleu d'Encre, 2021
Chroniques de lectures
FLORENCE NOËL
Florence Noël, Assise dans la chute immobile des heures, illustrations de Gwen Guégan, Bleu d’encre, 2021

Le recueil s’ouvre et se referme sur un jardin. Quatre saisons y passent, frôlant ou traversant celle qui est « assise dans la chute immobile des heures ».
voilà qu’elle ouvre
ce petit jardin aux herbes ployées
dans la lumière
(…)
on s’y assoit
pour naître
à l’éternité

Les poèmes, empreints de douceur passionnée, nous parlent d’âme - cette petite musique intime qui résonne plus profond que la conscience-, de sensualité et d’émotions.
Celles d’une femme qui grandit, se transforme et se regarde changer avec un mélange d’espoir et de nostalgie, de lucidité et d’indulgence.
Une femme emportée par le temps, toujours un peu grave, capable de toutes les joies. Une femme qui aime son bonheur de feuilles et de vents sans remord malgré l’atroce qui défigure les constellations de l’unique Nuit des hommes.

Elle vibre avec l’été, et tous deux sont emplis de frémissements, de tremblement, de bruissements, de tressaillements et de murmure…
en ton jardin/ il se figure un corps/haletant de bruissements
(…)
moi heureuse quand la brume/cueille sur ma bouche/le tremblement/fragile/de l’insolence
C’est la saison des délices et des langueurs, aux jours de grandes chaleurs où le corps est chauffé de miel, ils s’oublient/alors jouissent/quelques fois s’abandonnent/alors tissent/un ciel aux couleurs/inouïes, la saison peut-être la plus magnifiquement immobile : je ne voue/ma vie/qu’à la joie/d’être sans attente.

Après vient l’automne, ces jours endeuillés d’or, et où périt le vif.
Pas ses mots, mais aussi le rythme comme alenti des poèmes, la poétesse rend bien cette saison où l’amour naît/d’un peu de lumière/liée/à la terre, où tout s’émiette, commence à se taire, où le soir absorbe de plus en plus tôt le jardin.
Heureusement, il reste les vendanges, si riches, de la saison fauve : pas de vase/pas de panier/qui vaille pour tant de fleurs/tant de feuilles/tant de nourritures (…) sur la table/rustique est l’agape/raisins, pommes/lierre/chants et serrements/de chair/jarre rubis/l’âme festoie

L’hiver rogne nos surplus/sculpte des silhouettes/penchées/avec du vent, l’hiver elle devient une île de petite douleur/ où mon âme rejoint/les fleuves immobiles.
La saison purifiante, qui nous dépouille vers l’essentiel, rend au verbe/son squelette/le nacré de l’os/l’argenté de sa lame/le vain se fond dans l’humus.

Le recueil se clôt sur les jours assis dans la puissance de l’éveil, le mois du lilas qui offre mille doigts mauves à nos stupeurs d’immobiles, le temps du renouveau et des éternels recommencements.

rien ne prédit la paix
ni la joie
elles se nichent en des parties
cent fois retournées
du champ

et surgissent
miraculeuses
un jour sans opiniâtreté

C’est le deuxième recueil de Florence Noël qu’il m’est donné de lire et, comme dans Branche d’acacia brassée par le vent (Editions Le chat polaire, 2020), une impression de long chant poignant où, avec la même puissance d’amour, s’expriment et se mêlent âmes et corps.
On le lit d’une traite, pour se laisser troubler et envoûter…Car la poète écrit comme portée par une mer imaginaire, le flux et le reflux de l’éphémère et la houle changeante et fragile des émotions.

Martine Rouhart
Renaut Denuit CdJ
Cela ne s'invente pas !

Renaud DENUIT, Les Chants de Jane, n°25, éditions du Grenier Jane Tony, 2021, 25 p.

«Poësie is der Held der Philosophie.»
«La poésie est l'héroïne de la philosophie.»
Novalis, Schriften, Fragmentsammlungen, n°280

On sait Renaud Denuit et poète et philosophe (entre-autre) et c'est une petite somme poétique tout à fait fascinante que nous livre l'auteur de ce florilège dans la vingt-cinquième livraison des Chants de Jane.

Au fondement de la philosophie, il y a (dit-on) Parménide ("car c'est la même chose penser et être")[1] et au fondement de Parménide, il y a Homère !

Rien d'étonnant à ce que l'un des plus anciens traités de philosophie (Περί Φύσεως, « Peri Phuseos ») dont nous soit parvenu les fragments fût en son temps surtout connu et surnommé "Le Poème".

Et je trahis à peine (mais sans doute à grande joie) Heidegger si je dis que "Chanter et Penser sont les chênes jumeaux du Poétiser."[2]

Ce n'est pourtant pas aux philosophes ou aux romantiques allemands que nous ramène la poésie de Renaud Denuit qui m'est apparue de veine plus léopardienne.

Ainsi parlait l'immense Giacomo Leopardi: " Celui qui n’a jamais eu d’imagination, de sentiment, de disposition pour l’enthousiasme, l’héroïsme, les vives et les grandes illusions, les passions fortes et variées ; qui ne connaît pas l’immense système du beau, qui ne lit ni ne ressent, ou n’a jamais lu ni ressenti les poètes, celui-là ne peut absolument pas être un grand, un vrai et un parfait philosophe ; ou plutôt, il ne sera jamais qu’une moitié de philosophe à la vue étroite, aux yeux faibles et insuffisamment pénétrants, quelque diligent, patient, subtil, dialecticien et mathématicien qu’il puisse être ; il ne connaîtra jamais le vrai et se persuadera et prouvera par de possibles évidences des choses tout à fait fausses (…)" " Et parce qu’ils ne connaissent dans la nature que ce qui est rationnel, calculé, etc., exempt de toute passion, illusion, sentiment, ils se trompent à chaque fois grossièrement en raisonnant avec la plus exquise exactitude."[3]

Les poèmes présentés dans cette revue échappent aux reproches faits aux philosophes et tissent un dialogue fécond entre "poésie pensante" ("denkende Dichtung") et pensée poétisante ("dichtendes Denken"), loin des rêves fusionnels de Schlegel ou des ontologies fussent-elles heideggériennes…

Non, avec Renaud Denuit, l'intérêt de la liaison entre la lyre et la raison n'est pas là !

À mon sens, tout l'intérêt de la poésie de Renaud tient à la puissance de son "verbe imaginal" et c'est précisément ce qui signe la qualité proprement poétique de l'œuvre, dont Novalis nous disait en ouverture qu'elle était la véritable "héroïne de la philosophie", et non l'inverse.

J'ai utilisé l'adjectif "imaginal" comme s'il allait de soi. Or, rien ne va jamais comme ça !

Le néologisme "imaginal" nous est dû au philosophe français Henry Corbin et a été forgé dans le but de caractériser la portée proprement philosophique de l'image ainsi que sa fonction noétique et cognitive propre.

Mais qu'est-ce qu'une image au juste, ou plutôt, que pouvons-nous en dire ?

Au niveau étymologique le mot est composé de la racine proto-italique "IMA" et du suffixe latin "AGO" utilisé pour la construction de noms décrivant des objets. Quant à la racine "IMA" elle tire son origine, via le latin "IM", du radical proto indo-européen "h₂eym" - vous serez gentils de ne pas me demander comment cela se prononce - qui a pour sens "copier" ou "imiter".

Historiquement les "imagines" (sing: imago) des latins semblent tout d'abord désigner les masques mortuaires de cire moulés sur le visage du défunt et portés par un membre de la famille en tête du cortège funèbre avant d'être conservés dans l'atrium. Ces masques deviendront par la suite des médaillons de forme circulaire sculptés en bas-relief et conservant le souvenir (et les faits glorieux) sinon les traits (du moins le sont-ils sensés) des ancêtres.

S'il est une chose à retirer de ce petit survol archéo-logico-foucaldien, c'est ce curieux passage qui s'opère entre une chose très concrète (un masque de cire) représentant par moulage une personne très réelle (le défunt) et une chose abstraite réalisé par copie, imitation voire imagination (le médaillon sculpté). Et puis ce passage où se dessine la main de l'homme, c'est-à-dire tout son travail, on dira mieux : son intervention !

Ainsi l'image est-elle-même et en elle-même déjà ambiguë.

Le mot trahissait en réalité la difficulté qu'avait eu les latins à traduire les divers sens du mot "image" imaginés par les grecs ! Ceux-ci faisaient en effet la différence entre "eidôlon [εἴδωλον]" (la chose que l'on voit comme si c'était la chose elle-même ou son double), "eikôn [εἰκών]" (la reproduction fidèle mais aussi la semblance), "mimêsis [μίμηὓιὖ]" (l'imitation ou la représentation), "tupos [τύποὖ]" (l'empreinte, l'impression ou la forme) ou encore "phantasma [ϕάνταὓμα]" (trompe-l'œil, mirage, simulacre), " emphasis [ἔμϕαὓιὖ]" ( l'apparence), etc…

Tout ceci nous indique que loin d'être unique, l'image est, par nature, plurale et ambiguë et surtout qu'elle est toujours plus qu'elle-même, qu'elle est un visible qui donne à en voir un autre, l'image est ainsi toujours cette réalité seconde produite par la perception, la mémoire ou l'imagination.

J'ai ainsi voulu ces quelques développements préliminaires car l'on me dit Renaud, difficile. Difficile ? Pensez-donc ! Impraticable, il l'a dit lui-même, mais difficile ? Allons donc !

Jugez-en plutôt et écoutez cette ouverture : "Étaient une fois l'herbe et l'oubli,/Chœur obscur dedans ce règne./ / Les pierres partent, sinon l'insecte,/ Et parlent, global, le sein de feu./"

Ou, encore : " Et le talisman d'Éros bien vivant par les tissus de ciel/ en marge des tes pôles en Méditerranée / exulte, artisanat songeur, l'édénique palme/ à seule fin que l'acte fort dicte sa douce loi/ c'est la bravoure des marées".

Comprenez-vous maintenant pourquoi j'insistais sur la qualité imaginale du verbe denuitien ?

C'est par lui qu'il vous faut, à mon avis, vous laisser porter pour entrer dans cette poésie atypique, profonde, déroutante, ironique, tendre et mélancolique à la fois.

Mais, me direz-vous, de quoi traite cette somme dont vous nous avez parlé et puis, d'ailleurs, pourquoi somme ?

Oh ! L'affaire est simple et se nomme ainsi adroitement somme ce petit recueil composé de textes écrits depuis 1970 jusqu'à ce jour. Somme donc parce qu'il rassemble mais somme, aussi, parce qu'il condense et fait bilan de ce qui s'est vécu et de ce qui s'est écrit au fil du temps.

Le magnifique poème "Ça trace !" -« Et voici, enfin, l'écriture!/ Cette folie du support, cette griffe impérissable et périssable !/(…/ Et voici que respire l'histoire universelle/ Car elle a son répondant,/ Sa concordance tracé/ Sa possible mémoire en sang d'encre analysé » - constituerait, je crois, une illustration suffisante de ce que je viens d'écrire, mais puis-je résister à vous citer ce huitain introductif : "la page blanche n'est pas ici même/elle nous tend le vide parfait/ comment respire-t-elle?/ je lui redis les mots que point n'écris/et la consume sans fumée sans feu de paille/ belle page avide et surchargée de temps morts/ je mets dans sa glace informe/ le visage de rien le texte absolu".

Alors oui chez Renaud se mêle, l'histoire et le monde, les hommes et la fraternité, les jeux de l'amour et de la mort, l'écriture et la poésie, les jeux d'ombres et de dames, et l'on y parle aussi de technologie, de politique, d'économique et puis tout du long de ces pages son véritable sujet - voilà que je le soupçonne d'être bergsonien - me semble être "le temps", avec de très beaux textes au sujet de la filiation et de la finitude des choses :1) "Que mes fils me regardent mourir/ Avec autant d'intensité que je les vis naître" ; 2) "Mais voilà, tu te fais vieux, c'est l'évidence/ Tu ralentis à vue d'œil, usé/ Le quatrième âge est là, nous allons t'assister/ Eh oui, tu devrais te ménager, vieil Univers/ Faire le bilan de ta vie/ Et comme tout grand Ancien avisé/ Commencer à songer à ton retrait/ Oui, absolument : songe à ta succession !..." ; 3) "un établi, pour l'amour/Des personnes humbles voire éprouvées/ Un établi, né pour mourir/ Au travail - comme au sous-bois// C'est le pas de vis audible/Voisin du marteau sans maître/La planche rabotée/Ce clou du spectacle qui s'enfonce//Il fait nuit dans la pièce bohème/ Où s'affaire encore/Un vieil homme en bleu/Au ponçage, dans le sens des veines/".

Le temps constitue donc le noyau kérygmatique de cette poésie et ce temps -notion si philosophique - il est une manière tout à fait remarquable -et tant poétique- qu'a Renaud de le traiter ; un traitement qui nous ramène à Leopardi.

Chez ce dernier c'est en effet dans le corps et l'expérience sensorielle que se nouent logos et pathos et je crois que sur sa lyre singulière Renaud Denuit ne nous dit pas autre chose.

Ainsi ai-je lu, "la vie belle déchirée criant son droit/gage de joie,(…)" et surtout ce poème final, inédit dont le titre s'impose à moi : "Ça ne s'invente pas"

" Osez le Paradis ! n'est jamais trop loin…Il pourrait naître de la complicité d'un bon moment et d'un bon vin.(…) Allons, allons, ce n'est pas si compliqué: voici le vin. Friand, gai et tendre, (…) Découvrez un nez expressif qui se partage entre la rose et le pamplemousse, tout en élégance et en retenue. Puis, désaltérante, fraîche, minérale et croquante, la bouche s'exprime avec sérieux et finesse. (…) On l'imagine avec des calamars à la plancha, un risotto aux asperges sauvages voire un tartare de poissons aux agrumes et coriandre fraîche….pour pousser les portes du Paradis!"

Renaud Denuit, compliqué ? Allons, allons donc !

Mais non, ce n'est pas si compliqué : Voici le vin, friand, gai et tendre !

Lysztéria Valner
______________________________________
[1] Traduction courante du fragment III "τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι."= " to gar auto noein estin te kai einai.", Parménide, Sur la Nature, Fragment III dont une traduction plus serrée donne cependant: "car le même penser «est» et «être»"
[2] "Singen und Denken sind die nachbarlichen Stämme des Dichtens", M. Heidegger, in Aus der Erfahrung des Denkens
[3] Giacomo Leopardi, Zibaldone di pensieri, p.1833/35, 4 octobre 1821
Du temps jadis

Isaac de Benserade (1612 - 1691)

L’Amour.


STANCES.


La Mère des amours,
Tenant ses grands jours
Dans son siége d’yvoire,
Prononce à sa gloire :
À l’Amour on résiste en vain :
Qui n’aima jamais, aimera demain.

Que nos cœurs soient contens,
À ce gay printemps ;
Et que le plus sévère
Me suive et révère :
À l’Amour on résiste en vain :
Qui n’aima jamais, aimera demain.

Chaque chose icy-bas
Ressent mes appas ;
Et si la Terre elle-même
Rit au Ciel qu’elle aime,
À l’Amour on résiste en vain :
Qui n’aima jamais, aimera demain.

Le Ciel, pour la voir mieux,
Ouvre tous ses yeux ;
Et, la trouvant si belle.
Brûle aussi pour elle.
À l’Amour on résiste en vain :
Qui n’aima jamais, aimera demain.

À cet exemple heureux,
Doit être amoureux
Tout ce qu’en soy resserre
Le Ciel et la Terre,
À l’Amour on résiste en vain :
Qui n’aima jamais, aimera demain.



PARUTIONS
Y Namur
Yves Namur, Dis-moi quelque chose, Arfuyen, 11.3.2021, 156 p., 14,00€
Saleh
Saleh Zamanan, Brève mythologie de l'effroi, Edité par Laurent Cauwet. Traduit de l'Arabe (Arabie saoudite) par Moëz Majed, Al Dante Les Presse du Réel, 2ème trimestre 2021, 128 p., 12,00€
Untitled
Aksinia Mihaylova, Ciel à perdre suivi de Le jardin des hommes, Trad.: Dostena Lavergne et Aksinia Mihaylova, Préf.: Guy Goffette, Gallimard, 15.4.2021, 224 p., 10,40
Ritman
Serge Ritman, Dans ta voix tous les visage disent je, Tarabuste, 2021, 156 p., 15,00€
Piekarski
Hervé Piekarski, L'État d'enfance, III, Flammarion, 14.4.2021, 192 p., 19,00
Régis
Régis Lefort, Détroit, Tarabuste, 2021, 104 p., 13,00€
Mohammed
Mohammed Al Hers, Semence pour les moissons d'absence, Edité par Laurent Cauwet. Traduit de l'Arabe (Arabie saoudite) par Moëz Majed, Al Dante Les Presse du Réel, 2ème trimestre 2021, 128 p., 12,00€
Nathalie Barney
Nathalie Barney, Nouvelles pensées de l'Amazone, Gallimard,15.4.2021, 216 p., 9,90
Marceline Desbordes
Marceline Desbordes-Valmore, Poésies, Gallimard, 08.4.2021, 240 p., 5,00
Laurent Fourcaut
Laurent Fourcaut, Dedans Dehors, Tarabuste 2021, 176 p., 16,00€
LA Fontaine
Jean de La Fontaine, Fables, Édition de Jean-Pierre Collinet. Préface d'Yves Le Pestipon. Illustrations de Grandville, Gallimard, 15.4.2021, 1248 p., 49,00
Ghassan
Ghassan Alkunaizi, Nuage dans les nuages, Edité par Laurent Cauwet. Traduit de l'Arabe (Arabie saoudite) par Moëz Majed, Al Dante Les Presse du Réel, 2ème trimestre 2021, 128 p., 12,00€
Genet
Jean Genet, Romans et poèmes, édition: Emmanuelle Lambert & Gilles Philippe - collaboration: Albert Dichy, Gallimard, 29.4.2021, 1648 p., 65,00
Homère
Homère, L'Odyssée, Trad. Emmanuel Lascoux, P.O.L., avril 2021, 496 p., 23,90
Florentine Rey
Florentine Rey, L'année du pied-de-biche, Le Castor Astral, avril 2021, 96 p., 12,00
F NOËL
Florence Noël, Assise dans la chute immobile des heures, Bleu d'Encre, avril 2021
Dante
Dante, Le purgatoire, édition bilingue (trad: William Cliff), La table Ronde, 15.4.2021, 448 p., 8,90
Dante Enfer
Dante, L'enfer, édition bilingue (trad: William Cliff), La Table Ronde, 15.4.2021, 416 p., 8,90
Collectif NRF
Collectif, La Nouvelle Revue Française, Condition poésie (n°641), Gallimard, 20.3.2021, 224 p., 15,00
Collectif Philo
Collectif - Dir.: Gilles Siouffi, Histoire de la phrase française des serments de Strasbourg aux écritures numériques, Actes Sud, octobre 2020, 376 p., 39,00
Christophe
Christophe, Vivre la nuit, rêver le jour, Denoël, 07.4.2021, 272 p., 21,90
Collectif Anthologie
Collectif, Anthologie Internationale de Poésie Contemporaine - 1. Arabie Saoudite- Dans les galops du sable, Edité par Abdullah Alsafar.Traduit de l'Arabe (Arabie saoudite) par Moëz Majed., Al Dante Les Presse du Réel, 2ème trimestre 2021, 368 p., 30,00€
Baudelaire
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Gallimard, 01.4.2021, 272 p., 8,10
Baudelaire 2
Charles Baudelaire, La Passion des images, œuvres choisies- édition d'Henri Scepi, Gallimard, 08.4.2021, 1824 p., 33,00
Attaques
Collectif, Attaques, n°3, anthologie de poésie politique éditée par Laurent Cauwet, Al Dante Les Presse du Réel, 2ème trimestre 2021,
Ahmed
Ahmed Almulla, Intranquillité des dunes, Edité par Laurent Cauwet. Traduit de l'Arabe (Arabie saoudite) par Moëz Majed, Al Dante Les Presse du Réel, 2ème trimestre 2021, 128 p., 12,00
JP Dubost
Jean-Pascal Dubost, Assemblages & Ripopées, Tarabuste, 2021, 150 p., 14,00€
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