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On est encore et encore et toujours tous confinés

DROOPY
Edito
Qu'elle apporte le bonheur au Peuple !

<< Haec bene uerruncent populo !>>
Lucius Accius,
Fragments de tragédie prétexte, Brutus, 2

La voilà donc ma fable prétexte pour vous souhaitez une bonne et heureuse année.

Merci, Lucius ! (et à toi, Quirites [Péhéo], mon souvenir à jamais attristé…)

Toi, dont il fut dit que: « ceux qui aiment les vers d'Accius, ne croient pas seulement avoir sous les yeux les grâces de son style, ils s'imaginent encore qu'ils possèdent l'image vivante du poète» (Vitruve, De Architectura, Liber IX, 16: « Accii autem carminibus qui studiose delectantur, non modo verborum virtutes sed etiam figuram eius videntur secum habere praesentem [esse]»….car je sais que toi aussi,divin lecteur, tu parles latin alors que la seule chose que me dit un jour sa prof de grec c'est: " …que la seule chose dont je sois sûre ; Baba, qui était barbare, lui, ne parlait pas latin !"… Mais ça c'est une autre histoire….)

Et d'image vivante des poètes il en est justement question, en ce début d'année, au Grenier Jane Tony, avec le lancement de notre rubrique et web-série " Ceci n'est pas un masque !" qui vous permettra de retrouver nos entretiens d'auteurs et d'autrices quelles que soient l'évolution de la situation sanitaire ou les nouvelles du front pandémique.

Une façon également de reprendre le cours de nos activités -au moins partiellement(….en attendant….Gaston….vous vous souvenez ?.....ne cherchez pas, si vous n'avez pas lu le précédent numéro, vous ne pouvez pas comprendre !)- en attendant Godot et notre prochaine réouverture !

Ainsi,dans l'intervalle, Marguerite Marie James a eu l'amabilité de bien vouloir recevoir, pour nous, Renée Wohl, à l'occasion de la sortie du vingt-deuxième numéro de la Collection Les Chants de Jane qui lui est consacré. Un entretien dont vous pourrez également prendre connaissance par écrit…toujours dans nos colonnes à la même rubrique.

Et à part ça, me direz-vous, quoi de neuf dans ce numéro ?

Eh bien…comme toujours, des poèmes, des chroniques de lectures, des avis de sortie, bref ce qui fait le quotidien de n(v)otre revue.

Et sinon ?

Oscar [Peterson] pianote tandis que moi j'écris puis….J'irai faire l'amour ou j'écrirai quelques vers au long-cours, enfin, dans un mois, je vous ferai retour….

Croyez-moi, Votre bien Sincère,
Lysztéria Valner,le 15.1.20201





Poésies
Nous avons reçus des poèmes et textes de nos membres. Cliquez sur leurs noms ci-après pour y avoir accès :

Martine Rouhart
Carine Chavanne
Jean-Louis Van Durme
Isabelle Bielecki,
Lyszteria Valner,
Shirah Goldman
Renée Wohlmuth
Entretiens d'Auteurs
Renée Wohl - VIDEO
Ceci n'est pas un masque !

Épisode 1: Renée Wohl - Les Chants de Jane n°22 - éditions du Grenier Jane Tony, 2020, 24 p.

1.- Renée Wohl c’est votre nom de plume. Wohlmuth est votre patronyme, ce n’est pas un nom français or je sais que vous êtes née en France…

Oui, je suis née à Marseille en novembre 1942. J’étais donc française de naissance selon la loi du sol et j’ai dû opter pour la nationalité belge pour pouvoir enseigner en Belgique.
Mon père, Walter Wohlmuth, était autrichien. Il avait reçu l’asile politique en France, mais, pris dans la rafle des Juifs de Marseille en janvier 43, il a déporté au camp d’extermination de Sobibor.

Quant à ma mère, Josette Migliorero,d’origine italienne, elle est morte le 27 mai 44 lors du bombardement du port de Marseille par les alliés.

2.- À 2 ans à peine, vous étiez orpheline…

J’étais Pupille de la Nation. Heureusement j’ai pu éviter la DDASS, car j’ai été confiée par le Ministère des Victimes de la Guerre à une dame qui aurait pu être ma grand-mère.

3.- Comment se fait-il que vous soyez venue en Belgique ?

Quand ma « mémé »est décédée, j’avais 12 ans, on m’a donné à choisir entre l’orphelinat et la famille belge qui m’avait accueillie deux fois lors des vacances scolaires.

4.- C’est ce que vous racontez dans une de vos nouvelles qui a pour titre : La Muette ?

Cette nouvelle est en effet le souvenir de mon premier séjour en Belgique. Je l’ai écrite pour les deux petites filles de mon fils aîné.

4.1.- « Je devais avoir cinq ou six ans quand l’État français décida d’envoyer des pupilles de la Nation dans une famille d’accueil en Belgique. À un an j’étais déjà orpheline, je n’avais donc au fond de ma mémoire aucune image de mes parents : mon père a été déporté dans un camp et j’ai perdu tout espoir de le connaitre quand j’ai su ce qu’étaient les camps de concentration. Quant à ma mère, elle est morte sous les bombardements et ça, je savais ce que c’était. Chaque jour, en allant à l’école, je passais devant une crèche que les bombes avaient démolie : vastes pans de murs sans toit et sans fenêtres, amas de gravats qui abritaient des fantômes…Chaque jour, je pensais aux bébés, à leurs souffrances, à leur mort.
Je me souviens du départ gare Saint - Charles à Marseille. Filles et garçons, nous étions affublés d’un foulard qui cachait nos cheveux, blancs de D.T.T. Moi qui étais si fière de mes longs cheveux que ma mémé brossait tous les soirs, j’étais honteuse : tout le monde allait croire que j’avais des poux.
Nous avons passé la nuit dans un internat à Paris puis, le lendemain, nous sommes arrivés en gare de Namur. Le débarquement ne fut pas plus glorieux que le départ. Le troupeau chahutait, nous étions une vingtaine. Je donnais la main à l’accompagnatrice, car j’étais la plus jeune du convoi et elle semblait m’accorder une attention toute particulière. De nombreuses personnes attendaient sur le quai, elles s’approchaient des enfants, en choisissaient un, présentaient un formulaire à l’accompagnatrice et disparaissaient entrainant l’enfant de leur choix pour les deux mois de vacances. Aujourd’hui, avec le recul, j’ai l’impression d’avoir assisté à une foire aux bestiaux. »

5.- Vous étiez donc à l’école primaire en France et vous avez poursuivi votre scolarité en Belgique. Quelle est votre formation ?
Après mes humanités gréco-latines à l’Athénée de Rixensart et le régendat à l’École Normale de Berkendael, j’ai d’abord enseigné la morale à Gouvy puis le français à l’Athénée de Jette et enfin le français et l’histoire dans l’établissement où j’avais été élève. À Berkendael, j’avais suivi le cours d’expression corporelle de Monsieur Loos ce qui m’a poussée à monter plusieurs pièces de théâtre avec mes élèves.

6.- Quels étaient vos rapports avec vos élèves ?

J’aimais mes élèves et ils me le rendaient bien. Je les respectais.Quels que soient leurs problèmes, ils pouvaient m’en parler. Je n’ai jamais eu de gros problèmes de discipline et quand j’ai pris ma pension à 58 ans, c’est eux qui m’ont manqué et non l’enseignement. Je sais que certains disaient de moi : « Elle est vache, mais elle est juste. »

7.- Vous dites avoir quitté l’enseignement à 58 ans. L’âge de la pension était 60 non ?

J’ai quitté 2 ans plus tôt que l’âge prévu car : « j’en avais marre de faire des sous -développés intellectuels » C’est la phrase que j’ai prononcée au médecin du travail qui m’interrogeait. Les classes étaient surpeuplées, de 17 élèves on est passé à 25. C’est l’époque où on a introduit les fameux socles de compétence et où il me fallait retravailler tout mon cours d’histoire selon des thèmes et non selon la chronologie. Ce fut la goutte qui a fait déborder le vase.

8.- Parlez-nous un peu de votre famille.

Je me suis mariée en 1970 avec un Tunisien et nous avons eu deux fils. Le premier en 1972 aujourd’hui avocat au barreau de Bruxelles et le second en 1974 bibliothécaire à Boitsfort. C’est pour eux, qu’un soir de Noël, j’ai écrit le message suivant :
8.1.- À mes fils
Le monde entier est un cactus…
Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Dutronc
Et je suis d’accord avec lui.
Si certains cactus regorgent de mescaline et font rêver
La plupart ont des épines et font pleurer
Tout au long de ma vie, j’ai pu goûter des deux
J’ai eu des moments heureux et d’autres moins joyeux
J’ai eu des bonheurs comme tout le monde
Enfin ce qu’on appelle le bonheur
J’ai cru avoir trouvé le Prince Charmant
Cela n’a duré que le temps de faire des enfants
Ils sont mes deux cactus-bonheur
Car leur mescaline contient des épines
Mais ils sont si craquants…et je suis leur maman
Pendant longtemps j’ai fait de mon mieux
Pour qu’ils soient heureux
Mais à présent c’est à eux de trouver la mescaline
Et d’affronter les épines.
En 2004, mon mari et moi nous nous sommes séparés et je suis venue habiter à Ixelles pour être proche de mes fils. J’ai deux charmantes petites-filles : Jeanne et Salomé qui ont respectivement 11 et 9 ans.

9.- Comment avez-vous occupé votre temps libre après avoir enseigné pendant plus de 35 ans ?

J’ai commencé par donner des cours de français pour étrangères à la mutuelle rue Malibran, puis des cours de soutien à des enfants de primaire, j’ai ensuite aidé des étudiants à rédiger leur mémoire de fin d’étude et enfin je me suis mise à écrire des nouvelles.
J’avais commencé à écrire sur la plage en Tunisie. Un fait divers dans un journal m’avait inspirée. J’ai ensuite puisé les faits divers dans : « Le Soir 100 ans d’actualité » livre qui a été imprimé dans l’atelier où travaillait mon mari. Cela a donné naissance à mon premier recueil de nouvelles : « Faits divers ». J’ai participé ensuite aux concours de nouvelles organisés par La Fédération Wallonie Bruxelles et par d’autres organismes ce qui a donné les titres suivants : « Par- delà le rêve », « Méli- Mélo », « À nos Amours ».

10.- Le rêve côtoie la réalité dans vos nouvelles. Êtes-vous « La Locataire » de la page 47 de Méli-Mélo ?

10.1.- « Tout mon corps est tendu comme une arbalète. J’essaie de me détendre en regardant la danse du feu et voici qu’un éphémère, petite phalène blanche et légère, fascinée par le rougeoiement de la braise se précipite dans les flammes. Une mort sans trace, une disparition tout entière. « Par son sacrifice dans le cœur de la flamme, l’éphémère nous donne une leçon d’éternité. » La résurgence de cette phrase de Gaston Bachelard ouvre une brèche dans mon cœur et rompt le barrage que mon inconscient a construit. Ne dit-on pas : « Je me jetterais au feu pour lui. » ? J’ai été cette phalène… je me suis brulé les ailes. Il y a bien longtemps et… Un souvenir en amène un autre. Exhumés du passé, les vers que je LUI ai dédiés revivent dans mon cerveau qui se trouble.
J’ai bu le vin d’ivresse
Au creux de tes mains blanches
Doux élixir perfide qui devint un poison
Et maintenant je cherche la source de tes lèvres
Pour apaiser ce feu qui dévore mon corps. »

Je crois qu’un écrivain met toujours une part de soi-même dans ses écrits,mais cela ne correspond pas toujours à la réalité du moment. Je me souviens avoir présenté à l’atelier théâtre un monologue que j’avais écrit, il s’agissait d’une lettre de rupture. J’ai entendu une spectatrice murmurer : « Elle s’est fait larguer ce week-end » Il faut croire que ça semblait vrai.

11.- Si j’ai bien compris, vous faites aussi du théâtre ?

Oui, j’ai d’abord suivi un atelier à la FIS (Fédération Indépendante des Seniors) puis en 2013, j’ai rejoint l’Atelier Seniors de Danièle Dulière ; c’est là que j’ai rencontré Marie Van Wallendael qui m’a entraînée au Grenier de Jane Tony pour lequel j’ai commencé à écrire des poèmes.


12.- Les chants de Jane sont principalement des poèmes d’amour. Est-ce un choix ?

J’aime faire parler mon cœur même s’il s’adresse à une chimère. Le poème dont on vient de lire un extrait, je l’ai écrit lorsque j’étais en rhéto. Je venais de jouer Antigone de Anouilh et j’étais tombée amoureuse de Hémon. J’étais amoureuse du personnage et non de l’interprète. J’ai toujours été une grande amoureuse. Mon premier amour a été le Bon Petit Diable de la Comtesse de Ségur. Ensuite, j’ai aimé Heatcliff des Hauts de Hurle - Vent, Caligula, Louis II de Bavière…Ne me demandez pas pourquoi, je suis incapable de vous le dire. Ce sont des personnages qui m’attirent, qui me fascinent.

13.- Vous parlez d’amour-attente, d’amour- rupture et pourtant vos poèmes sont imprégnés de silence, le tumulte en est absent. On ressent la même impression de silence que l’on éprouve devant les toiles de Van Eyck. Il y a des départs, mais sans fracas comme dans le poème « Déchirure »

Peut-être parce que je m’adresse à une chimère. Ça c’est mon jardin secret.
Ce texte a aussi été écrit pour le théâtre. L’accent de vérité ne réside peut-être que dans la façon de le lire…

13.1.- « Voilà tu es parti. Déjà je sens au fond de moi comme un grand vide.
Pénélope reprend sa tapisserie et attend Ulysse.
Attendre, toujours attendre…Quelle torture ! Combien de temps, mon aimé, resteras-tu loin de moi ?
Tu viens à peine de franchir cette porte et déjà tu me manques. Ta voix me manque, tes yeux me manquent.
Trop courts ont été les instants où tu m’as serrée dans tes bras. Mon corps, ce matin, rêve encore de tes mains.
T’avoir près de moi m’a comblée de plaisir. Plaisir trop court sur lequel planait l’ombre noire de la séparation.
Quel bonheur quand tu me reviens ! Quelle déchirure quand tu t’en vas !
Mais quelles chaînes pourraient te retenir ?
Je savais que cette fois encore tu repartirais. Arrêter le temps, retenir la nuit, te garder à jamais…Quelle chimère ! …
Je connais ton âme et ton cœur. Tu m’aimes mais ta liberté est ma rivale.
Tu vas poursuivre ton aventure, ton rêve, ta quête. Chaque séparation est pour moi un tourment. Les jours sont longs sans toi.
Combien de temps durera cette séparation ?
Va… J’ai ouvert les bras, je t’ai laissé partir pour mieux te garder, pour espérer ton retour.
J’ai serré mes lèvres car il y a les mots qu’on dit et ceux qu’on voudrait dire, ceux qu’on tait et ceux qu’on voudrait entendre.
Oh ! Mon aimé. Comme ils sont loin les jours où Pénélope retrouvera son Ulysse.
Viens me visiter la nuit ! Viens voyager dans mes rêves !
Les nuits sont vides sans toi et sans toi mes jours sont sans soleil. Ces absences auront-elles un terme ?
Est-ce que je te manque déjà ? Tes serments parlaient de retour, mais ce n’étaient que des serments…Le chant des sirènes t’ensorcellera peut-être… Peut-être m’oublieras-tu ?
Peut-être m’as-tu déjà oubliée ? Peut-être vogues-tu déjà vers une autre Pénélope ? L’amour s’inquiète et craint sans cesse.
Oh ! Mon aimé, comment vivre dans cette attente ?
« Je suis fait(e) pour attendre, bien que l’attente soit un enfer »

14.- Quels sont vos projets : théâtre, poèmes ou nouvelles ?

En cette période de confinement, il vaut mieux avoir des projets…J’ai un recueil de nouvelles qui est à l’impression, une pièce de théâtre qui devait être jouée en janvier et qui est reportée en octobre et j’essaie d’écrire un poème pour la NRE du Grenier.

15.- Un grand merci, Renée, pour ces confidences et bonne chance pour vos projets.

Chroniques de lectures
Dominique Ag uessy-Marges
Dominique Aguessy, Marges et rivages, L’Harmattan, 2019

Il est question de problèmes humains dans ce beau recueil de Dominique Aguessy, mais aussi de ses jardins secrets qui seraient presque raisons de vivre à eux seuls, comme ces « Souvenances des jours d’été/De la maison bruissant/ De jeux d’enfants/ (…) ».

D’un texte à l’autre l’on reconnaît cette qualité de l’auteure : l’ouverture aux autres, « Le rejet de tout enfermement », un immense désir de fraternité, « Quand il est plus aisé d’exclure/Que d’accueillir en humanité » …

Les mots de Dominique Aguessy, même ceux qui prennent la dimension du rêve, renvoient sans cesse au réel. L’évocation de pans d’histoire tragiques et des violences faites aux hommes, alterne avec des moments de douceur puisés dans la nature, à portée de main ou de regard à qui sait être attentif et suffisamment confiant en la vie. Ainsi, « Un couple de geais huppés/A l’orée de la forêt/ Un dimanche à la campagne/ (…) présent inattendu », « Une gorgée de soleil/De lenteur bienfaisante », réconcilient la poète avec le monde.

Face à ce monde comme il va, « Basse continue du mal-être/ La peur de l’abandon/Le rêve d’un ailleurs/ Plus sûr et plus aimant/ Quête de joie de sérénité// Ainsi va le chemin », témoignant d’une conscience aigüe de « La fragilité/ (qui) Enseigne à sa façon/La guérison des peurs », l’on retrouvera pourtant toujours cette foi irrépressible en un monde meilleur. Ici, offerte à son petit-fils Victor, dans un poème si émouvant, si vrai et aussi si actuel, en cette période étrange que nous sommes tous en train de traverser, que nous le reproduisons en entier. Comme message d’espoir.

« Ecoute écoutez de plus près
Le murmure de la source
Cette envie de faire de ta vie
Une œuvre d’art
S’éloignent alors les fantômes
Annonceurs de malheurs

La nostalgie habite
Des moments de tristesse
Comme un nuage sombre
Couperait quelques instants
Les rayons du soleil de son ombre
Pour en révéler l’éclat

En toi mille printemps naissent
Et renaissent au tempo des saisons
Accueille de chaque jour
L’ardeur et la patience
Ce battement du pouls du monde
Comme un don »

Martine Rouhart
Anne Marie Wilwerth
Anne-Marielle Wilwerth, Là où s'étreignent les silences, éd. Bleu d'Encre, 2020, 85 p., (couverture: Eric Hennebique)

"Des frêles profondeurs du soir
grandit en corolle le silence
et l'eau est parfaite…"
A. Zanzotto, « À la belle »,
in Le poesie e prose scelte

    Que m'avait dit Celan, encore -c'était un mercredi d'octobre et le vent de décembre déjà me gelait au cou chantait, pour moi, Barbara- … vous en souvenez-vous ? :

    " ceci est un mot qui se meut/pour l'amour des névés/un mot qui cillait vers la neige/ lorsqu'en proie à la canicule des yeux/ j'oubliai le sourcil que tu arquais au dessus de moi/un mot qui m'évita/ lorsque la lèvre me saignait le langage./ Ceci est un mot qui s'avança à côté des mots/ un mot à l'image du silence/embroussaillé de pervenche et de chagrin."[1]

    Si le silence n'est pas l'absence de bruit alors faudra-t-il convenir également qu'il ne saurait-être l'absence de mots !

    Anne-Marielle Wilwerth nous livre avec son dernier recueil, Là où s'étreignent les silences, une illustration convaincante de cette affirmation à première vue paradoxale.

    Y aurait-il comme un trop plein au monde et comme du vide dans le langage ?

    Comment faire mots du silence ? Peut-on faire signe d'une absence ?

    ....Et, en poésie, le silence est-il, avant tout, une carence ou, finalement, le moyen d'une écoute ?

    Si j'avais été Rutebeuf, Madame, j'aurais sans doute écris pour répondre à ces questions un Dit des Taiseux où "Même dénudé/l'intemporel/résonnera longtemps/ dans le souffle/des abeilles", comme l'écrit l'autrice.

    "Patience, Patience/ Patience dans l'azur !/ Chaque atome de silence/ Est la chance d'un fruit mûr !" avait écrit Valéry…

    Encore faut-il, sans doute, pour que la récolte soit féconde, savoir entendre "le parler bas des saisons tièdes" et "le vent-coulis des voix intérieurs" pour reprendre le doux-parlé d'Anne-Marielle.

    " (…) donne-moi, ô vie qui m’écris et que je transcris, capacité d’épandre, fumier fiévreux, les poèmes ramassés dans leur brouette de silence, avant qu’ils ne soient engloutis "… Alors, vous aussi, chère amie, vous pensiez à René Char en la lisant ?

    Le silence, comme occasion du poème ou sa "sculpture" pour reprendre l'exergue de la première partie du recueil ; j'imagine que c'est exact -dû moins l'ai-je lu comme cela-, mais ça c'est pour le avant ou le "en avant"- si vous aimez Raimbaud….ou le temps- ou le "en amont" si vous lui préférez l'espace, c'est-à-dire Baudelaire.

    Mais également le silence comme matière du poème et finalement sa promesse et son horizon ultime, voire transcendant.

    " Derrière la grand-voile du silence/ l'horizon/comme une lame/ dans le livre/des encres"

    " L'éternel est passé/laissant/ dans son sillage/ l'écume/ du foisonnant silence"

    Et puis, vous lirez bien, si l'envie vous…. en dit !

    Pour ma part, je pourrais continuer à vous taillez bavette sur l'amer (la mer) et le langage, la réduction du logos qui se lit à l'œuvre (j'adore quand la phrase est aussi naturellement équivoquée….mais vous avez raison, c'est une autre histoire !), sur le vide et le plein, sur le trop-plein d'un langage mis sous vide (je parle du "parlé" de notre époque), sur l'absence du "je" qui "nous" mettent en jeu, sur l'arythmique (la rythmique) poétique ou encore la singularité du quintil mais je crains de dégoiser, alors je préfère vous livrez les deux poèmes qui me correspondent le mieux:

    " La tempête
    est venue
    ébouriffer les blés
    Nos fatigues esseulées
    s'y sont couchés "
    --------------------------
    " On ignore ce que la saison
    retiendra de son passage
    mais nous en garderons l'arôme
    au long cours "

    Oui je sais je suis trop long mais pour Anne-Marielle ne valait-il pas de faire, au moins, un peu de bruit ?

    Lysztéria Valner




    [1] "dies ist ein Wort, das sich regt/ Firnen zulieb./ ein Wort, das schneewärts geäugt/ als ich, umsommert von Augen/ der Braue vergaB, die du über mich spanntest/ ein Wort, das mich mied/ als die Lippe mir blutet' vor Sprache/ Dies ist ein Wort, das neben den Worten einherging/ ein Wort nach dem Bilde des Schweigens/ umbuscht von Singrün und Kummer.", Paul Celan, Strähne, Von Schwelle zu Schwelle, (Erster Zyklus: Sieben Rosen später) - Paul Celan, Mèches, De seuil en seuil, (Premier cycle: Sept roses plus tard)
    Du temps jadis

    Louise Labé (1524 - 1556 )


    Ô longs désirs, ô espérances vaines…

    Ô longs désirs, ô espérances vaines,
    Tristes soupirs et larmes coutumières
    À engendrer de moi maintes rivières,
    Dont mes deux yeux sont sources et fontaines !

    Ô cruautés ô durtés inhumaines,
    Piteux regards des célestes lumières,
    Du coeur transi ô passions premières
    Estimez-vous croître encore mes peines ?

    Qu’encor Amour sur moi son arc essaie,
    Que de nouveaux feux me jette et nouveaux dards,
    Qu’il se dépite et pis qu’il pourra fasse :

    Car je suis tant navrée en toute part
    Que plus en moi une nouvelle plaie
    Pour m’empirer, ne pourrait trouver place.
    PARUTIONS
    PARUTIONS - Van Durme
    Jean-Louis Van Durme, L’imensité du Mieux, Le Livre en Papier

    La vie fait parfois ce cadeau, de placer sur notre chemin des êtres que nous n’étions pas nécessairement amenés à rencontrer. Quoique… Plus la route s’allonge derrière moi, plus je me rends compte d’une évidence : si l’intelligence de l’autre m’importe toujours autant, elle n’est plus suffisante. Ce qui relie le plus, c’est la sensibilité, c’est elle qui ouvre la porte des rencontres sincères, promesses de partages et de vrais échanges.

    Ma rencontre avec Jean-Louis Van Durme, presque fortuite, donc. Des textes postés sur les réseaux sociaux, quelques lignes poétiques sur lesquelles on se prend à s’attarder... Depuis, j’ai eu entre mes mains presque tous ses recueils et il est devenu un ami, un peu comme si je l’avais toujours connu.

    Son écriture, pleine de pudeur et d’émotion contenue. Prose poétique prenant la forme de phrases entrecoupées de longs silences, pensées méditatives, qu’importe le nom à lui donner, c’est de la poésie.

    Dans ses écrits, il est question de contrées lointaines, d’infini, de déserts, de départ, de séparation, d’intime. L’auteur donne une pensée aux mers et aux paysages, à des lieux qui lui racontent des souvenirs, son histoire.
    Un long monologue, des interrogations, des incompréhensions, des mots qu’inlassablement il s’adresse à lui-même pour s’encourager à vivre, ou plutôt, à Lui, le disparu, dont l’absence est si intensément présente.

    « Ce matin je t’ai vu par la fenêtre, / j’en suis certain. /Tu portais cette démarche en arceau qui te va si bien. /Mais la lumière n’y a pas cru. /Et m’a poussé dans ce ciel vide/où j’ai compris que tu n’étais peut-être qu’un nuage. »

    Beaucoup de nostalgie, mais finalement peu de regrets ; car la mort, la séparation, l’auteur en fait son deuil, particulièrement dans ce recueil « « L’immensité du mieux », qui semble comme l’aboutissement, le point extrême d’une tension. « Mes gestes commencent alors leur longue habitude », dit-il.

    Il ne renonce ni à la vie, ni aux amis, non plus à sa douleur ; il n’essaye même pas d’oublier. Il le sait bien, « La lumière a raison, / le temps est éphémère. »

    Simplement, il accepte sa solitude. Accepter n’est pas adhérer, mais c’est une étape nécessaire pour exercer ce qui nous est donné de liberté.

    Il ne s’agit nullement de cette solitude qui déprime, assèche ou isole des autres, mais de celle, riche de sentiments, qui se révèle profondément créatrice.


    Martine ROUHART
    PARUTIONS - Murmures
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